dimanche 11 mai 2014

"Qu’une femme n’aille pas chez un homme par peur de se faire violer, ça c’est scandaleux"

"Oui, je vais être crue. Parce que ces choses là, on ne peux pas les raconter sans utiliser les mots, les vrais, ceux qui choquent dans toute leur véracité et leur coté sordide. 
Non, je ne me suis pas faite violée, d’ailleurs je refuse cette expression “s’être faite” comme si, ces personnes (hommes ou femmes) l’avaient choisi. On devrait plutôt dire “avoir été” donc non, je n’ai pas été violée. Mais je ne suis passée pas loin, et loin de pouvoir imaginer la douleur des ces personnes, je pense avoir eu assez peur pour approcher modestement leurs souffrances. 
Cette histoire, elle commence sur internet, sur le site de rencontre adopteunmec.com, je passe sur les nombreuses polémiques autour de cela et tout ce qu’on pourra me “reprocher”, je reviendrai là-dessus après l’exposition des faits. Les faits, c’est simplement un rendez-vous, suite à une petite discussion, dans un bar du 17ème arrondissement de Paris. Lui, c’est Henri, 24 ans, jeune homme très chic qui tourne joliment ses phrases tout en restant cool, qui m’avait fait miroiter de belles choses et qui m’offre “le meilleur mojito de Paris” dans un bar très chic où il connait les patrons. Moi, c’est Lucie, 20 ans, arrivée de sa Bretagne natale depuis 1 an, vivant dans un 9m2 et très impressionnée par tout ça. On discute, je ne me laisse pas avoir par son coté flambeur, on est pas de la même classe sociale ça c’est certain mais j’ai du caractère et je le lui montre également. Le programme c’était un verre et un diner-maison chez lui. Après le verre, je me dis qu’il est quand même sympa et je décide de poursuivre la soirée, sur le chemin je le préviens : je ne couche pas le premier soir. Il rigole, me dit qu’il comprends. S’en suit l’arrivée chez lui et la visite de son 120m2 avec jaccuzzi, hammam, balcon et j’en passe. On prends l’apéro, il ouvre une bonne bouteille de vin, il me propose de gouter la liqueur qu’il fait maison, raisonnable, je ne prends qu’un petit verre. Le diner se déroule, on rigole bien. Il est plutôt du genre à se vanter de ses conquêtes, de ses talents culinaires, de ses rencontres sur le site, de son appartement… C’est le premier rendez-vous, je l’excuse, on est jamais totalement soi-même. Après le diner, on prends place dans le salon, mon verre est toujours plein. On discute, il me propose de me masser, je refuse. Il insiste, je finis par céder. Il veut passer sous mon t-shirt, je refuse et cette fois-ci catégoriquement. Il finit par m’embrasser. Je me laisse faire, ce n’est qu’un baiser, j’ai bien prévenu plus tôt qu’il ne se passerait rien de plus. Et puis tout s’emballe, sa main sous mon t-shirt, lui presque sur moi et moi coincée dans le canapé. J’essaie de me dégager de sa bouche pour lui dire stop. J’y parviens, il continue, je m’énerve et le repousse. Je lui explique que je ne veux rien qu’il se passe ce soir. Il me dit qu’il comprends, pas de soucis. Il tente par un subtil jeu de manipulation et de tournures de phrases à me faire parler de moi. Je ne suis pas dupe, évite et prétexte une envie pressante. Là, j’envoie un S.O.S à une amie, espérant qu’elle va m’appeler et couper court au rendez-vous, je vois mal comment m’en tirer, sortir d’ici, je ne veux pas le brusquer, je ne le connais pas et j’ai un peu peur qu’il use de la force. Je reviens m’asseoir. Il me parle puis recommence à m’embrasser, au début simplement sur le nez en me disant qu’il adore mon nez, puis il recommence, cette fois-ci avec la main dans ma culotte. Là j’essaie vraiment de me dégager, je dis “non”, clairement et distinctement à plusieurs reprises. Il continue, je n’arrive pas à le repousser, il est presque sur moi. A ce moment précis, je suis entre les larmes et le rire. Les larmes car cette situation est affreuse et que je ne sais absolument pas comment m’en tirer. Puis le rire parce qu’il a l’air ridicule, sur moi, se frottant comme un animal. Je continue mes “non” incessants et il me sort cette phrase merveilleuse : "Genre t’en as pas envie, tu mouilles comme pas possible". Je profite de cette phrases et de son détachement de mon cou et de ma bouche pour me lever, furieuse. Il me calme, me rassoit. Dans ma tete, je réfléchis aux moyens que j’ai pour partir, ma copine ne m’appelant toujours pas. Il dit en rigolant “tu aurais été la 76ème”, sur le coup je ne tilte même pas, je regarde l’heure, prétexte qu’il est déjà tard et que j’ai rendez-vous et tente de sortir. Sur le chemin vers la porte, il me coince plusieurs fois contre le mur, me touche les fesses, me tripote, m’embrasse. Je finis par sortir, il me dit “tu m’appelles hein”, j’acquiesce vaguement et dévale les marches. Je sors, j’appelle ma copine et fonds en larme. A cet instant précis, je comprends que tout ça était loin d’être normal. 
Bien sur il m’a recontacté à plusieurs reprises par le suite pour des “soirées-jaccuzzi-champagne”. SMS auxquels je n’ai pas répondu.
Tout ça m’a choqué, je ne vais pas le nier, mais je ne veux pas me placer en victime à plaindre, moi je n’ai pas été violée je ne sais même pas si ça se serait passé d’ailleurs. C’est la suite qui m’a encore plus choquée. Car quand on le raconte aux autres, ceux-ci trouvent plein de “négligences” de ma part et c’est là que je m’insurge. Me trouver des “négligences” ou en trouver aux victimes de viols, c’est trouver des EXCUSES au violeur. Or, il n’y en a pas. A ce genre de choses, il n’y a pas d’excuses. 
D’abord, c’est le site internet qu’on m’a rabâché : “En même temps, t’es sur un site de rencontre, la moitié des nanas sont là pour baiser, faut pas t’en étonner.” Bah si, si pardon mais je m’en étonne. D’une part parce que ces nanas qui sont là pour “baiser”, elles ont autant le droit que n’importe qui d’y être pour cette raison et pour autant ne pas être violées. Justement, la différence elle est bien là, entre la recherche d’un partenaire sexuel éventuel puis son approbation. Entre “baiser” avec un homme et être violée. Parce qu’elles souhaitent trouver cette personne, elles n’en sont pas pour autant des filles faciles qui du coup “l’ont bien cherchés”. D’autre part, ce n’était pas mon cas, je cherchais juste quelqu’un avec qui partager ma vie, ce que j’ai trouvé, plus tard, sur ce site. 
Ensuite, on m’a souvent dit “Pourquoi t’es allé chez lui aussi, c’est inconscient.” Et là aussi je m’insurge. Non, ce n’est pas inconscient. C’est NORMAL. L’inverse est scandaleux, qu’une femme n’aille pas chez un homme par peur de se faire violer, ça c’est scandaleux. C’était un rendez-vous amoureux, en tout cas pour ma part. Le fait d’aller chez un homme ce n’est pas un consentement. Si on rentre dans ce schéma, on valide le viol comme quelque chose qui peut arriver dans certaines circonstances alors que non, ça ne doit pas arriver, jamais, dans aucune circonstance. 
Puis, on m’a dit que je n’avais qu’à pas boire, qu’à m’enfuir et puis on m’a donné toute la liste des choses que j’aurais du faire. Et là, je ris doucement. Je ris doucement car cette liste parait absurde quand on a été dans pareil situation. “Tu aurais du courir” “Tu n’aurais pas du boire” Tu as bien dit non ?” Je n’ai pas pu courir. Il m’a fait boire, j’étais en rendez-vous amoureux et même sans ça je n’aurais rien pu faire, il m’a manipulée. Et oui, oui mille fois oui, j’ai dit “non” et quand bien même je ne l’aurais pas fait, je n’ai pas dit “oui” c’est bien là le principal. 
Je vous passe les nombreuses, très nombreuses choses que j’aurais du faire parce que, vraiment, “tout ça au fond c’est un peu de ma faute.” Là j’ai compris, pourquoi les femmes n’en parlent pas. Parce que même mes copines mes plus proches m’ont fait ce discours. 
Alors non, je n’ai pas été violée, heureusement. Mais je me demande, si j’avais été la 76ème, combien des 75 autres étaient consentantes ? "
Merci Lucie pour ce témoignage si juste dans "Je connais un violeur"

samedi 10 mai 2014

Je ne veux plus lire : "Je refuse d'être une victime"

La grande majorité des témoignages que j'ai reçus dans "Je connais un violeur" m'ont touchée, je voulais faire de mon mieux pour soutenir les victimes. 
Mais pas tous. J'ai aussi reçu quelques messages hostiles, heureusement très rares, et certains d'entre eux étaient emblématiques d'une haine des victimes de viol largement répandue. Entendons-nous, vous avez peu de chances d'entendre quelqu'un vous dire "je hais les victimes de viol, je détesterais en avoir pour voisines, ou que mes enfants aillent dans la même école qu'elles". On entendra en revanche des réactions de déni, une remise en question de leur parole, ou encore on exprimera des doutes quant aux chiffres qui concernent le viol, classique incontournable des discussions sur le sujet. 
De façon beaucoup plus pernicieuse, j'ai lu de nombreuses manifestations de rejet et de haine du statut  même de victime. 
J'ai reçu le témoignage d'une jeune femme qui avait échappé à une tentative de viol et qui m'a écrit : "Je n'ai pas été violée car je connais mes droits et je ne suis pas une victime". Le genre de propos à me faire bouillonner de rage. 
Ainsi il y aurait des victimes nées, faibles par essence, qui seraient fatalement et le plus naturellement du monde la proie d'un agresseur. D'ailleurs, peut-on encore le qualifier d'agresseur ? Il n'aura fait que s'inscrire dans un schéma donné d'avance, la victime était de toute façon une victime, il lui aura simplement permis d'accomplir son destin. 

Pourquoi "refuser d'être une victime" ? Ce terme n'est pas péjoratif. J'ai récemment été moi-même victime d'une fraude sur internet et je l'écris sans rougir. Tout individu qui a subi un préjudice est une victime, c'est comme ça, c'est la définition du terme. Quand je lis "je refuse d'être une victime", qui sont des mots qui reviennent souvent dans les cas de violence sexuelle, je réponds toujours : 
"Dire que vous avez été victime signifie simplement que vous avez subi de quelque chose de très grave, cela ne veut pas dire que vous êtes faible ni que vous souffrirez toute votre vie. Vous avez subi un crime, vous n'en êtes pas responsable et vous ne l'avez en aucune façon mérité. C'est une injustice." 

Il est aberrant de lire à propos de la démarche de "Je connais un violeur", sous forme de reproche bien entendu : "vous en faites des victimes". Je tiens à préciser que je n'ai jamais violé qui que ce soit. Les personnes qui témoignent ont été victime d'un crime, qu'on le veuille ou non. Elles ont le droit de savoir qu'elles ne sont pas seules et qu'elles n'ont aucune raison d'avoir honte. Elles sont aussi en droit d'être en colère, d'avoir mal et de réclamer justice. 

Il est vrai que souvent, des femmes n'ont pas conscience d'avoir été violées. Elles sont angoissées en croyant qu'elles exagèrent. Elles pensent que cela vient d'elles. Dans ces cas-là, se rendre compte qu'elles ont été victimes de viol est un choc mais aussi une libération puis un immense soulagement. "Je connais un violeur" n'a pas "fait de victimes", mais il a rendu certaines victimes conscientes de l'être, et c'est un grand pas vers la guérison. 

S'il y a une victime, il y a forcément un ou plusieurs coupables, c'est la base de toute intrigue policière - fictive ou réelle. Et ce coupable doit être identifié comme tel, pour qu'il soit éventuellement condamné, mais avant cela, la victime et les personnes qui l'entourent doivent reconnaître qu'il en y a un : le viol a été commis par une personne qui aurait très bien pu s'en empêcher mais qui a fait le choix de passer à l'acte. Dire qu'on est victime, c'est dire qu'on n'y est pour rien.

On lit parfois "Je ne veux pas passer pour une victime car je ne veux pas qu'on ait pitié de moi". Pourquoi préfères-tu que l'on fasse comme s'il ne s'était rien passé de mal et comme si tu ne souffrais pas? En quoi reconnaître la souffrance de l'autre, reconnaître que l'autre a été atteint dans son humanité, ce qui revient à reconnaître son humanité, est-il une marque de mépris?

Propager la haine des victimes, c'est dire : si on t'agresse, tais-toi. Ne dénonce personne, laisse ton agresseur impuni, sûr de son bon droit et prêt à recommencer sans fin. La haine du statut de victime, les "je ne suis pas une victime" qu'on dit pour se protéger de cette haine, sont une entrave à la réparation, une violence supplémentaire infligée collectivement par une société entière. Ce silence qu'on leur impose, ces "ça va, il ne t'a pas attachée non plus", sont très utiles aux agresseurs, ils les maintiennent dans l'ombre, à l'abri. La haine des victimes les protège et ils ont tout intérêt à la nourrir et la propager. N'entrons pas dans leur jeu.

Les victimes ne sont pas fragiles mais elles ont été fragilisées. Elles ont besoin d'écoute, d'attention, de patience et de bienveillance. Plus que tout, elles ont besoin d'entendre : "c'est injuste". Et c'est lui le coupable. Si le tabou de la notion de victime protège les agresseurs, c'est un égard qu'ils ne méritent pas. Ce n'est pas eux qu'il faut épargner. Ils n'ont pas été surpris, ils n'ont pas été enivrés, piégés, terrorisés. Ils étaient adolescents ou adultes, en pleine possession de leurs moyens physiques et conscientes de leurs actes. Dans l'immense majorité des cas, les violeurs ne sont pas des aliénés mentaux et l'agression était préméditée. Ils se préparent. Ils savent qu'ils font du mal, ils ont fait le choix de nier l'humanité de l'autre.






























jeudi 1 mai 2014

Le client et la femme non-prostituée

On connait tou-te-s la nature des relations entre une personne prostituée et son client : elle a besoin d'argent ou elle est contrainte par un tiers, donc il paie et il aura accès à son corps. Il peut même acheter la compagnie d'une petite amie idéale, docile, compatissante, qui rira de ses plus mauvaises blagues et jouira quoi qu'il arrive. 

Et que se passe-t-il lorsqu'une femme qui n'est pas prostituée est attirée par un homme qui s'avère être un client de la prostitution? C'est une mésaventure qui m'est arrivée récemment. Je n'étais pas certaine qu'il le soit, j'espérais secrètement qu'il soit simplement réac, mais j'en ai eu la confirmation. 
Voici le message, tronqué mais authentique, que je lui ai envoyé : 

(salutations et demande de nouvelles amicale)
"Je me pose une question, même si je suis bien documentée bien sûr, à propos des clients de la prostitution. Tu m'as paru tellement passionné par le sujet que je suis sûre que tu as des éléments de réponse. 
Si on considère un client comme un homme qui accepte l'idée d'un moment en compagnie d'une jeune personne qui le reçoit la peur au ventre, angoissée par son loyer à payer, ses dettes, obligée de s'alcooliser toujours plus pour surmonter son dégoût... 
Comment ce même garçon peut-il apprécier à sa juste valeur un authentique désir féminin? Pas celui qu'on mime, et qu'on essaie de reproduire lorsque la situation l'exige en s'oubliant soi-même. Je parle d'un réel désir qui vient des tréfonds du bas-ventre. Toi par exemple, du coup tu ne vois pas tellement l'intérêt d'une femme qui aurait envie de t'enserrer et d'être enduite de ta sueur?"

Je me suis permise cette familiarité car nous avions déjà échangé quelques messages chargés d'une ambiguité érotique revigorante. 

Sa réponse a été laconique : "Chuis un grand timide", dit-il. Cette timidité peut à la fois expliquer le fait qu'il hésite à me voir seul à seul - je l'ai déjà rencontré plusieurs fois avec un groupe - mais surtout justifier son recours à la prostitution. 
Ma réponse pourrait être celle-ci : 

"C’est cette même « timidité », j’imagine, qui te pousse à payer une jeune fille ou jeune femme pour qu’elle ne puisse pas dire non, et qui t’empêche de partager du plaisir avec une jeune femme qui te plait, apparemment, et dont l’attirance et l’affection sont sincères.

Tu ne fais pas partie des hommes dont on pourrait avoir pitié, dont on pourrait penser qu’ils ne trouveront jamais de partenaire. Même si la prostitution ne se justifie jamais par la prétendue frustration sexuelle du client, de la même façon que le prétendu « désir » (comme ce terme est sali !) ne saurait justifier l’anéantissement de l’autre que représente le viol, la pédocriminalité ou le viol tarifié et organisé qu’est la prostitution.
Au contraire, avec ton physique et ce que tu es, intellectuellement et socialement, je suis certaine que les sollicitations féminines ne manquent pas. Que tu reçois des propositions propres à t’émoustiller. Or tu es « timide ». Trop timide pour entamer une relation avec une femme qui te donnera du plaisir car tu l’excites, qui te donnera de l’affection car tu l’émeus.
Ta « timidité » par contre ne t’a pas empêché de me traiter de puritaine en public. Surtout, elle ne t’empêche pas de sortir des billets pour pénétrer une jeune fille qui, si tu l’avais approchée gratuitement, se serait certainement débattue, aurait essayé de fuir pour éviter un viol. Heureusement que tu as donné de l’argent à son maquereau : elle ne se débattra pas.

Trop timide en revanche pour entamer une relation d’égale à égal, où tu prendras le risque de décevoir ta partenaire et qu’elle te le fasse savoir. Il se peut que la jeune femme refuse certains gestes, qu’elle se montre maladroite ou que son excitation retombe dès les premières minutes. Il se peut qu’elle s’attache, qu’elle veuille te revoir. Il se peut qu’elle ne veuille pas te revoir alors que tu avais passé un moment que tu croyais exceptionnel. Il se peut qu’elle tombe amoureuse. Ou bien que ce soit toi qui tombes amoureux et que tu découvres qu’elle est déjà en couple, ou tout simplement qu’elle ne t’aime pas. Il se peut que tu souffres.

De mon côté, je ne suis pas timide. J’ai osé exprimer mon désir, alors qu’il n’est pas évident pour une femme de le faire – en particulier avec cette éducation latine que j’ai reçue, qui n’autorise les femmes qu’à répondre aux avances d’un homme, après s’être laissées suffisamment désirer. Je m’expose à être considérée comme une femme dévergondée indigne du respect de ses partenaires. Je m’expose aussi au risque d’une violence masculine largement répandue. Et comme je t’ai sollicité par mail, je n’aurais pas eu le moindre recours si l’aventure avait pris une allure horrifique.

J’ai déjà l’expérience de la violence masculine, et j’ai failli y passer. Pourtant je ne suis pas timide. Alors, à l’avenir, mets-toi en danger toi aussi : prends le risque d’un rapport réciproque, entre deux êtres humains qui se reconnaissent comme tels. Il n’est pas si dangereux que tu le crains de voir l’humanité en l’autre."















mercredi 23 avril 2014

Benoîte Groult à propos des hommes anti-choix


"Ces jeunes mecs vaccinés, psychanalysés, opérés de l'appendicite ou chimiquement tranquillisés et qui nous recommandent la résignation aux lois naturelles, quelle bouffonnerie ! " (Benoîte Groult, Ainsi soit-elle) 

Et plus haut : 
"Ils savent bien en effet qu'il ne s'agissait pas tant de nous obliger à avoir des enfants en ce monde surpeuplé, mais bien de nous maintenir dans la contingence. Jusqu'ici, nous *attendions* un enfant, nous *étions* enceintes, ou pire, nous *étions prises*, formules totalement passives, donc satisfaisantes selon le vieux schéma. Par la contraception - et l'avortement en cas d'échec -, il nous sera permis de *faire* un enfant, de *choisir* notre maternité, de devenir sujet et non objet. Enfanter ne sera plus une fatalité, mais sera un privilège. Or c'est cela que la morale traditionnelle ne saurait tolérer. Tant que la femme restait le lieu où se perpétuait aveuglément la lignée, l'égalité des sexes restait elle aussi une formule vide de sens. La maternité volontaire, c'est la liberté fondamentale qui commande toutes les autres. D'où ce refus exaspérés chez certains et presque cette terreur".

lundi 14 avril 2014

Colette - La Vagabonde - extrait

"Seule ! J'ai l'air de m'en plaindre, vraiment!
"Si tu vis toute seule, m'a dit Brague, c'est parce que tu le veux bien, n'est-ce pas?"
Certes, je le veux "bien", et même je le veux, tout court. Seulement voilà.. il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d'autres jours où c'est un tonique amer, et d'autres jours où c'est un poison qui vous jette la tête aux murs. 
Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d'hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d'aise. 
Seule... et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l'habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image... C'est une manie qui vient aux reclus, au vieux prisonniers; mais, moi, je suis libre... Et, si je me parle en dedans, c'est par besoin de rythmer, de rédiger ma pensée. 
J'ai devant moi, de l'autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l'image d'"une femme de lettres qui a mal tourné". On dit aussi de moi que je "fais du théâtre", mais on ne m'appelle jamais actrice. Pourquoi? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j'ai pourtant choisie... 
Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n'écris plus, moi qui me refuse le plaisir, le luxe d'écrire... 
Ecrire! pouvoir écrire! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d'une tache d'encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l'orne d'antennes, de pattes, jusqu'à ce qu'il perde la figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée... 
Ecrire... C'est le regard accroché, hypnotisé par le reflet d'une fenêtre dans l'encrier d'argent, la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu'une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l'oubli de l'heure, la paresse au creux du divan, la débauche d'invention d'où l'on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu'on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s'abrite sous la lampe... 
Ecrire! verser avec rage toute la sincérité de soi sur la papier tentateur , si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide... et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d'or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée... 
Ecrire! plaisir et souffrance d'oisifs! Ecrire! ... "

mercredi 2 avril 2014

De l’inconvénient pour les femmes de lever son majeur


J’arborais fièrement mes nouveaux collants couleur fraise, en mini-jupe, et comme l’expression vestimentaire d’une humeur légère et joyeuse a un prix, j’ai été gratifiée de sifflements et de remarques absconses de la part de commentateurs auto-proclamés qui m’ont croisée en voiture.

Auxquels j’ai répondu par un doigt d’honneur et un « connard ».

J’étais tout d’abord contente de moi, l’auto-défense agressive étant loin d’être un réflexe mais plutôt une discipline à laquelle je m’exerce.

Pourtant un sentiment de malaise suit de près la satisfaction immédiate. Pour me montrer offensante, j’ai fait un geste qui symbolise un phallus. J’ai signifié au bougre que je le pénétrais pour l’humilier. Or c’était lui qui avait fait montre d’un sentiment de supériorité typiquement masculin en me sifflant.
Il me dit : je t’humilie car j’ai une bite et que tu as des collants rose et je te rappelle ton statut d’objet sexuel
Je lui réponds : je t’humilie avec ma bite qui va te pénétrer et tu seras humilié d’être pénétré.
Une réponse plutôt inadaptée de ma part, n’est-ce pas ? Pour ne pas dire franchement ridicule. D’autant plus que je l’ai traité de « connard », insultant ma propre anatomie au passage. C’est la brebis qui dit au loup « t’as l’air con avec ta laine sur le dos ».

Quand je dois me mettre en colère, j’ai l’impression de donner des coups dans l’eau avec un couteau dont le manche est aussi tranchant que la lame, et de me retrouver avec la main cisaillée.

La domination est arrivée au point où la colère nous est interdite. Une femme en colère est accusée d’hystérie ou d’un autre trouble d’ordre psychologique, sa colère est immédiatement vidée de son sens. Elle est folle, rien de plus. Ou le classique « tu es jolie quand tu te mets en colère » que je vis comme une humiliation extrêmement pernicieuse. J’ai entendu récemment « la domination masculine ? Ma pauvre Pauline, si tu vois les choses comme ça, tu vas te rendre trop malheureuse ».
Et l’interdiction de se mettre en colère va plus loin que la décridibiliation de cette colère, qui passe souvent par la dépolitisation.
Nous n’avons pas d’outils pour être en colère. Les armes dont nous pourrions facilement nous saisir, à savoir le langage, se retournent contre nous.


A la question de savoir quels moyens il nous reste, j’ai envie de citer ce slogan féministe plein d’humour : « les femmes sont cantonnées à la cuisine, mais on oublie que c’est là qu’on trouve les couteaux ! »


Pour en lire davantage sur la misogynie inhérente aux insultes : ici 
Le Top Site d'Anna K.