jeudi 1 mai 2014

Le client et la femme non-prostituée

On connait tou-te-s la nature des relations entre une personne prostituée et son client : elle a besoin d'argent ou elle est contrainte par un tiers, donc il paie et il aura accès à son corps. Il peut même acheter la compagnie d'une petite amie idéale, docile, compatissante, qui rira de ses plus mauvaises blagues et jouira quoi qu'il arrive. 

Et que se passe-t-il lorsqu'une femme qui n'est pas prostituée est attirée par un homme qui s'avère être un client de la prostitution? C'est une mésaventure qui m'est arrivée récemment. Je n'étais pas certaine qu'il le soit, j'espérais secrètement qu'il soit simplement réac, mais j'en ai eu la confirmation. 
Voici le message, tronqué mais authentique, que je lui ai envoyé : 

(salutations et demande de nouvelles amicale)
"Je me pose une question, même si je suis bien documentée bien sûr, à propos des clients de la prostitution. Tu m'as paru tellement passionné par le sujet que je suis sûre que tu as des éléments de réponse. 
Si on considère un client comme un homme qui accepte l'idée d'un moment en compagnie d'une jeune personne qui le reçoit la peur au ventre, angoissée par son loyer à payer, ses dettes, obligée de s'alcooliser toujours plus pour surmonter son dégoût... 
Comment ce même garçon peut-il apprécier à sa juste valeur un authentique désir féminin? Pas celui qu'on mime, et qu'on essaie de reproduire lorsque la situation l'exige en s'oubliant soi-même. Je parle d'un réel désir qui vient des tréfonds du bas-ventre. Toi par exemple, du coup tu ne vois pas tellement l'intérêt d'une femme qui aurait envie de t'enserrer et d'être enduite de ta sueur?"

Je me suis permise cette familiarité car nous avions déjà échangé quelques messages chargés d'une ambiguité érotique revigorante. 

Sa réponse a été laconique : "Chuis un grand timide", dit-il. Cette timidité peut à la fois expliquer le fait qu'il hésite à me voir seul à seul - je l'ai déjà rencontré plusieurs fois avec un groupe - mais surtout justifier son recours à la prostitution. 
Ma réponse pourrait être celle-ci : 

"C’est cette même « timidité », j’imagine, qui te pousse à payer une jeune fille ou jeune femme pour qu’elle ne puisse pas dire non, et qui t’empêche de partager du plaisir avec une jeune femme qui te plait, apparemment, et dont l’attirance et l’affection sont sincères.

Tu ne fais pas partie des hommes dont on pourrait avoir pitié, dont on pourrait penser qu’ils ne trouveront jamais de partenaire. Même si la prostitution ne se justifie jamais par la prétendue frustration sexuelle du client, de la même façon que le prétendu « désir » (comme ce terme est sali !) ne saurait justifier l’anéantissement de l’autre que représente le viol, la pédocriminalité ou le viol tarifié et organisé qu’est la prostitution.
Au contraire, avec ton physique et ce que tu es, intellectuellement et socialement, je suis certaine que les sollicitations féminines ne manquent pas. Que tu reçois des propositions propres à t’émoustiller. Or tu es « timide ». Trop timide pour entamer une relation avec une femme qui te donnera du plaisir car tu l’excites, qui te donnera de l’affection car tu l’émeus.
Ta « timidité » par contre ne t’a pas empêché de me traiter de puritaine en public. Surtout, elle ne t’empêche pas de sortir des billets pour pénétrer une jeune fille qui, si tu l’avais approchée gratuitement, se serait certainement débattue, aurait essayé de fuir pour éviter un viol. Heureusement que tu as donné de l’argent à son maquereau : elle ne se débattra pas.

Trop timide en revanche pour entamer une relation d’égale à égal, où tu prendras le risque de décevoir ta partenaire et qu’elle te le fasse savoir. Il se peut que la jeune femme refuse certains gestes, qu’elle se montre maladroite ou que son excitation retombe dès les premières minutes. Il se peut qu’elle s’attache, qu’elle veuille te revoir. Il se peut qu’elle ne veuille pas te revoir alors que tu avais passé un moment que tu croyais exceptionnel. Il se peut qu’elle tombe amoureuse. Ou bien que ce soit toi qui tombes amoureux et que tu découvres qu’elle est déjà en couple, ou tout simplement qu’elle ne t’aime pas. Il se peut que tu souffres.

De mon côté, je ne suis pas timide. J’ai osé exprimer mon désir, alors qu’il n’est pas évident pour une femme de le faire – en particulier avec cette éducation latine que j’ai reçue, qui n’autorise les femmes qu’à répondre aux avances d’un homme, après s’être laissées suffisamment désirer. Je m’expose à être considérée comme une femme dévergondée indigne du respect de ses partenaires. Je m’expose aussi au risque d’une violence masculine largement répandue. Et comme je t’ai sollicité par mail, je n’aurais pas eu le moindre recours si l’aventure avait pris une allure horrifique.

J’ai déjà l’expérience de la violence masculine, et j’ai failli y passer. Pourtant je ne suis pas timide. Alors, à l’avenir, mets-toi en danger toi aussi : prends le risque d’un rapport réciproque, entre deux êtres humains qui se reconnaissent comme tels. Il n’est pas si dangereux que tu le crains de voir l’humanité en l’autre."















mercredi 23 avril 2014

Benoîte Groult à propos des hommes anti-choix


"Ces jeunes mecs vaccinés, psychanalysés, opérés de l'appendicite ou chimiquement tranquillisés et qui nous recommandent la résignation aux lois naturelles, quelle bouffonnerie ! " (Benoîte Groult, Ainsi soit-elle) 

Et plus haut : 
"Ils savent bien en effet qu'il ne s'agissait pas tant de nous obliger à avoir des enfants en ce monde surpeuplé, mais bien de nous maintenir dans la contingence. Jusqu'ici, nous *attendions* un enfant, nous *étions* enceintes, ou pire, nous *étions prises*, formules totalement passives, donc satisfaisantes selon le vieux schéma. Par la contraception - et l'avortement en cas d'échec -, il nous sera permis de *faire* un enfant, de *choisir* notre maternité, de devenir sujet et non objet. Enfanter ne sera plus une fatalité, mais sera un privilège. Or c'est cela que la morale traditionnelle ne saurait tolérer. Tant que la femme restait le lieu où se perpétuait aveuglément la lignée, l'égalité des sexes restait elle aussi une formule vide de sens. La maternité volontaire, c'est la liberté fondamentale qui commande toutes les autres. D'où ce refus exaspérés chez certains et presque cette terreur".

lundi 14 avril 2014

Colette - La Vagabonde - extrait

"Seule ! J'ai l'air de m'en plaindre, vraiment!
"Si tu vis toute seule, m'a dit Brague, c'est parce que tu le veux bien, n'est-ce pas?"
Certes, je le veux "bien", et même je le veux, tout court. Seulement voilà.. il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d'autres jours où c'est un tonique amer, et d'autres jours où c'est un poison qui vous jette la tête aux murs. 
Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d'hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d'aise. 
Seule... et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l'habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image... C'est une manie qui vient aux reclus, au vieux prisonniers; mais, moi, je suis libre... Et, si je me parle en dedans, c'est par besoin de rythmer, de rédiger ma pensée. 
J'ai devant moi, de l'autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l'image d'"une femme de lettres qui a mal tourné". On dit aussi de moi que je "fais du théâtre", mais on ne m'appelle jamais actrice. Pourquoi? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j'ai pourtant choisie... 
Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n'écris plus, moi qui me refuse le plaisir, le luxe d'écrire... 
Ecrire! pouvoir écrire! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d'une tache d'encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l'orne d'antennes, de pattes, jusqu'à ce qu'il perde la figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée... 
Ecrire... C'est le regard accroché, hypnotisé par le reflet d'une fenêtre dans l'encrier d'argent, la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu'une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l'oubli de l'heure, la paresse au creux du divan, la débauche d'invention d'où l'on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu'on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s'abrite sous la lampe... 
Ecrire! verser avec rage toute la sincérité de soi sur la papier tentateur , si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide... et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d'or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée... 
Ecrire! plaisir et souffrance d'oisifs! Ecrire! ... "

mercredi 2 avril 2014

De l’inconvénient pour les femmes de lever son majeur


J’arborais fièrement mes nouveaux collants couleur fraise, en mini-jupe, et comme l’expression vestimentaire d’une humeur légère et joyeuse a un prix, j’ai été gratifiée de sifflements et de remarques absconses de la part de commentateurs auto-proclamés qui m’ont croisée en voiture.

Auxquels j’ai répondu par un doigt d’honneur et un « connard ».

J’étais tout d’abord contente de moi, l’auto-défense agressive étant loin d’être un réflexe mais plutôt une discipline à laquelle je m’exerce.

Pourtant un sentiment de malaise suit de près la satisfaction immédiate. Pour me montrer offensante, j’ai fait un geste qui symbolise un phallus. J’ai signifié au bougre que je le pénétrais pour l’humilier. Or c’était lui qui avait fait montre d’un sentiment de supériorité typiquement masculin en me sifflant.
Il me dit : je t’humilie car j’ai une bite et que tu as des collants rose et je te rappelle ton statut d’objet sexuel
Je lui réponds : je t’humilie avec ma bite qui va te pénétrer et tu seras humilié d’être pénétré.
Une réponse plutôt inadaptée de ma part, n’est-ce pas ? Pour ne pas dire franchement ridicule. D’autant plus que je l’ai traité de « connard », insultant ma propre anatomie au passage. C’est la brebis qui dit au loup « t’as l’air con avec ta laine sur le dos ».

Quand je dois me mettre en colère, j’ai l’impression de donner des coups dans l’eau avec un couteau dont le manche est aussi tranchant que la lame, et de me retrouver avec la main cisaillée.

La domination est arrivée au point où la colère nous est interdite. Une femme en colère est accusée d’hystérie ou d’un autre trouble d’ordre psychologique, sa colère est immédiatement vidée de son sens. Elle est folle, rien de plus. Ou le classique « tu es jolie quand tu te mets en colère » que je vis comme une humiliation extrêmement pernicieuse. J’ai entendu récemment « la domination masculine ? Ma pauvre Pauline, si tu vois les choses comme ça, tu vas te rendre trop malheureuse ».
Et l’interdiction de se mettre en colère va plus loin que la décridibiliation de cette colère, qui passe souvent par la dépolitisation.
Nous n’avons pas d’outils pour être en colère. Les armes dont nous pourrions facilement nous saisir, à savoir le langage, se retournent contre nous.


A la question de savoir quels moyens il nous reste, j’ai envie de citer ce slogan féministe plein d’humour : « les femmes sont cantonnées à la cuisine, mais on oublie que c’est là qu’on trouve les couteaux ! »


Pour en lire davantage sur la misogynie inhérente aux insultes : ici 

dimanche 30 mars 2014

dans Le Plus du Nouvel Obs

Ma première contribution dans Le Nouvel Obs Plus !
Sur le site de rencontre incitant à la prostitution Seeking Arrangement. Ici 

samedi 29 mars 2014

Sugar Daddy cherche Sugar Baby : "relation mutuellement avantageuse" ou prostitution ?

Le site de rencontre “seeking arrangement”, n’est en rien un site de prostitution déguisée.
C’est un site qui encourage à la prostitution de façon complètement assumée. La page d’accueil du site est assez claire : il s’agit de mettre en relation des hommes qualifiés d’”entreteneurs” avec des jeunes femmes éventuellement “étudiantes” qui ont besoin d’être “aidées financièrement”.

Le créateur du site nous parle d’un échange de bons procédés, d’une transaction comme tant d’autres, l’offre répond à la demande et vice versa. La relation proposée se veut “mutuellement avantageuse”. On est en droit de se demander : mutuellement avantageuse.. pour qui ?

L’assymétrie commence avant le premier rendez-vous : les hommes s’inscrivent car ils ont envie de rencontrer de jolies jeunes femmes, les femmes sont là pour financer leurs études ou pallier une situation économique difficile. Eva Clouet, dans sa thèse « La Prostitution étudiante à l’heure des nouvelles technologies », pointe les motivations des étudiant-e-s qui ont recours à la prostitution : le besoin d’argent, toujours. Face à des suggar daddies aisés et leur envie de chair fraîche, de séduction facile et de faire-valoir dans les dîners mondains.
Qu’achète un suggar daddy quand il offre son “aide financière” à une jeune femme aux faibles ressources ? Il n’achète rien moins que son consentement à une relation sexuelle. Elle n’aurait jamais voulu de lui, mais elle a besoin d’argent. Il paie, donc elle accepte. Son consentement n’est pas libre, il est dicté par la contrainte économique. Dans tout acte prostitutionnel, la personne prostituée se voit imposer des actes sexuels qu’elle n’a pas désirés. Elle ferme les yeux, pense à autre chose, essaie de surmonter son dégoût face à l’intimité d’un corps pour lequel elle n’a pas la moindre attirance. Imaginez.
Un acte sexuel tarifé n’est jamais anodin. Dans son rapport d’information auprès de l’Assemblée nationale sur le renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel, la députée Maud Olivier attire l’attention sur un risque élevé encouru par les prostituées occasionnelles : après avoir accepté des rapports tarifés “consentis”, une jeune femme tombe facilement sous la coupe d’un proxénète qui la prostituera de force.
Les étudiantes prostituées encourent un risque grave de tomber dans un engrenage qui leur fera abandonner leurs études. Comme l’ensemble des personnes prostituées, elles sont exposées à la violence intrinsèque que représente un acte sexuel non désiré, mais aussi la violence psychologique, physique, sexuelle et économique qui entoure la prostitution. Les conséquences sanitaires peuvent être lourdes.

Seeking arrangement nous présente la prostitution étudiante comme une alternative aux rencontres décevantes en se targuant d’”honnêteté”. Selon le créateur du site, ce sont les relations de séduction dans leur ensemble qu’on devrait taxer de “prostitution déguisée” ! Cette personne ignore la composante majeure de tout rapport de séduction, ce qui fait l’essence et la raison d’être de toutes nos relations sexuelles et affectives, ce qui nous pousse vers la découverte d’un corps inconnu, ce qui nous fait souffrir parfois mais surtout ce qui nous fait jouir : le désir. C’est le désir qui fait la différence entre une relation, même brève et sans conséquence, même décevante, même médiocre.. et l’appropriation du corps et de la sexualité d’une étudiante par un “sugar daddy”.
Le Top Site d'Anna K.