dimanche 2 février 2020

Cette semaine, l'hebdomadaire britannique libéral The Economist consacre deux articles à la question trans. 
Ce premier article dénonce les risques inconsidérés de l'administration de bloqueurs de puberté à des enfants et de jeunes adolescent.es.
Il n'explore pas les raisons qui poussent ces toutes jeunes personnes à "vouloir changer de sexe", et notamment les pressions d'un lobby qui voit un manne financière dans le mal-être de jeunes accablé.es par les injonctions et les violences du patriarcat. 



Pression sur les bloqueurs de puberté 
Les traitements médicaux appliqués aux enfants transgenres doivent faire l’objet de plus grandes précautions 


Le nombre de petites filles qui veulent être des garçons et de petits garçons qui veulent être des filles est en augmentation. On observe également une augmentation du nombre d’enfants transgenres qui prennent des traitements pour interrompre leur puberté, appelés inhibiteurs d’hormones ou encore bloqueurs de puberté. 

En Grande-Bretagne, les cas d’enfants traités pour dysphorie de genre par le National Health Service restent rares, mais lors de cette dernière décennie le nombre de cas a augmenté de 50% par an chaque année. Aux Etats-Unis, le nombre de « cliniques du genre » qui reçoivent et traitent des enfants est passé d’une seule en 2007 à une cinquantaine aujourd’hui. 

Ce phénomène interroge le législateur. Plusieurs états américains veulent prohiber l’administration d’inhibiteurs d’hormones à des enfants. En Grande-Bretagne, la Haute Cour de Justice est actuellement en train d’envisager le recours à une instruction judiciaire à l’encontre de l’une de ces cliniques. L’établissement a en effet été saisi par des plaintes selon lesquelles des inhibiteurs d’hormones auraient été prescrits sans prendre les précautions d’usage. 

L’administration de ces traitements pose l’épineuse question de savoir qui doit décider du devenir du corps d’un enfant, et pourquoi. Laissons de côté les « culture wars », ou querelles idéologiques - si c’est possible. Ce débat devrait garder en ligne de mire les intérêts de l’enfant. Et ceux-ci ne sont pas si simples à connaître qu’il n’y parait.  

Les bloqueurs de puberté empêchent les adolescent.es d’acquérir des signes sexuels secondaires comme des seins ou de la barbe. Ces traitements impliquent quasi-systématiquement une myriade d’interventions, notamment l’injection d’hormones puis éventuellement des actes chirurgicaux de réassignation de genre. L’objectif principal des bloqueurs de puberté est d’apporter du confort aux personnes qui souffrent de dysphorie de genre, en leur permettant d’éviter, par exemple, de ressembler davantage à une femme, si cette personne est une jeune fille qui voudrait être un garçon. Ils permettent aussi des opérations moins lourdes à l’âge adulte. 

Cependant, la combinaison de bloqueurs de puberté et d’hormones pour développer les signes sexuels secondaires de l’autre sexe a des conséquences irréversibles. Si elle intervient tôt dans le processus de la puberté, elle a notamment pour effet de rendre la personne stérile. Une douzaine d’études portant sur des enfants atteints de dysphorie de genre et qui n’ont pas pris de bloqueurs de puberté ont démontré que, si ces enfants sont correctement accompagnés et suivis, après la puberté ils et elles n’éprouveront plus le désir de changer de sexe. Le chiffre qui revient le plus souvent est de 85%. La plupart s’avèrent être homosexuel.les. Autre indice qui va à l’encontre du bien-fondé de ces traitements : de plus en plus de personnes transgenres font une « détransition » - au bout d’une certaine période, ils et elles s’identifient de nouveau à leur sexe biologique. La majorité d’entre eux-elles sont des jeunes filles qui voulaient être des garçons alors qu’elles étaient adolescentes. Si elles avaient été traitées à cet âge, elles seraient devenues stériles, même en gardant un appareil génital intact. 

A l’heure actuelle, il est impossible de faire la différence entre les 15% d’enfants dont la transition sera un succès des 85% d’autres enfants qui n’en auraient pas eu besoin s’ils et elles avaient été suivi.es. D’aucuns affirment que ces traitements soulagent la détresse d’enfants vulnérables et qu’ils permettent de faire baisser le taux de suicide de cette population à risque. 

Comment décider à quels enfants administrer un traitement ? C’est un jugement de Salomon. Le choix est d’autant plus ardu que nous manquons cruellement de données. Les études académiques existantes qui tendent à démontrer le risque de suicide accru parmi les enfants transgenres ne sont pas convaincantes, les cliniques ne publient pas suffisamment de données sur les conséquences des traitements et nous manquons d’études comparatives. Il nous manque une meilleure appréhension des effets à long terme des bloqueurs de puberté. Chaque enfant traité devrait faire l’objet d’une étude au long cours. 

Il serait injustifié d’interdire en toutes circonstances les inhibiteurs d’hormones. Une telle mesure serait douloureuse pour certains enfants, et par ailleurs, il nous serait alors impossible de mener des études sur le sujet. Pour autant, cette ruée a tout l’air d’une lubie du moment. Les adolescent.es sont très enclin.es à détester leur corps. Une transition apportera du réconfort à certain.es.. mais sera une erreur dramatique pour d’autres. 



Ce deuxième article reprend des éléments du premier, c'est pourquoi ma version traduite est tronquée. Il évoque les contraintes qui peuvent influencer les enfants à se croire transgenres et à vouloir subir un traitement hormonal de « réassignation de genre ». 


La politique du genre – Etats changeants 

(…)

Selon l’Association Professionnelle Mondiale pour la santé des personnes transgenres, les interventions de réassignation de genre ne devraient avoir lieu qu’après une « enquête approfondie du contexte social et familial et un examen psychologique ». Cela semble évident. Or a dysphorie de genre ne fait pas l’objet d’un examen médical. Les études existantes montrent que la plupart des enfants qui s’identifient comme appartenant à l’autre sexe finissent par rétablir par eux-mêmes un sentiment d’adéquation. Ce sont par ailleurs des enfants sujets à la dépression et aux troubles anxieux. Un écheveau compliqué à démêler pour les patient.es, leurs parents et les professionnel.les de santé qui doivent déterminer quel enfant, parmi cet ensemble de cas, souffre d’une dysphorie de genre qui va s’installer dans le temps. 

Laura Edwards-Leeper, professeure de psychologie à la Pacific University, dans l’Oregon, et co-fondatrice de la première clinique pour enfants transgenres des Etats-Unis, à Boston, admet qu’une « grande majorité » d’enfants soumis à des inhibiteurs d’hormones n’ont pas été examinés de façon suffisamment approfondie. D’après elle, ce manquement est du à une pénurie de professionnel.les suffisamment formé.es sur le sujet. Elle pointe également l’envie, chez certain.es médecins, de venir en aide à une population qui a longtemps été privée de soins. 

Il y a un risque évident que certain.es patient.es regrettent leur transition. Personne ne connait leur nombre, mais on sait que parmi ces personnes figurent des lesbiennes qui regrettent de ne pas avoir été encouragées à explorer la non-conformité à leur genre – par exemple, la possibilité d’être une lesbienne « butch », ou « masculine ». Elles disent que c’est le manque d’alternatives possibles qui les a poussées vers le transgenrisme et la prise de testostérone. D’autres personnes déclarent que leur dysphorie de genre était le symptôme d’un trouble psychique et que c’est un traitement hormonal qui leur a été prescrit. 

(…)

Certains médecins sont inquiets de ce phénomène mais sont peu enclins à en parler ouvertement. C’est peu surprenant, étant donné le caractère explosif de ce débat de nos jours. Quand Lisa Littman, professeure de sciences comportementales et sociales à l’Université Brown, a publié un article en 2018 dans lequel elle démontrait que la majorité des enfants transgenres étaient des adolescentes qui n’ont pas un passé de dysphorie de genre – un phénomène qu’elle appelle « dysphorie de genre soudaine » - elle a été accusée de transphobie. 

Dans un contexte aussi polarisé, une interdiction systématique des inhibiteurs d’hormones a de grandes chances d’être contre-productive, poussant leurs partisans dans des retranchements extrêmes. Il vaut mieux adopter une approche en deux volets. D’un côté, la publication de données objectives sur ces traitements et leurs effets aideraient les patient.es et leur famille dans leur prise de décision. La plupart des études existantes proviennent des cliniques elles-mêmes et sont donc biaisées. De l’autre côté, les jeunes patient.es devraient être soumis à des examens psychologiques rigoureux et approfondis. 

Pour cela, il faut reconnaître le danger que représente des traitements hormonaux aux conséquences irréversibles pour des enfants. Aujourd’hui, le regarder en face n’est pas envisageable. 

samedi 17 août 2019

« Male gaze » dans la culture mainstream : exemple du film The Tourist (1/2)

« Male gaze » et pornification des femmes dans la culture mainstream : exemple du film The Tourist 

The Touristest un film américain réalisé par Florian Henckel von Donnersmarck, sorti en 2010. On y voit de parfaits exemples de « male gaze » (notion forgée par Laura Mulvey) et de pornification. Au-delà de l’illustration, voyons en quoi cette façon de montrer les femmes à l’écran participe à leur déshumanisation à grande échelle. 

1_ Le « Male gaze » 

Le scénario de « The Tourist » est simple : un escroc de haut vol recherché par la police demande à sa petite amie, qui fait l’objet d’une filature, de choisir un inconnu et de le faire passer pour lui. C’est ainsi qu’Elise fait jouer à Frank, innocent professeur de mathématiques, le rôle de son amant et le jette dans les bras des enquêteurs. Ce dernier va évidemment se révéler plus malin et coriace qu’il en a l’air, et les deux personnages vont de façon très inattendue tomber amoureux et partir ensemble à la fin. 

Dans la première scène, les enquêteurs suivent le parcours d’Elise jusqu’à la terrasse de café où elle s’installe pour lire son courrier. Il s’agit d’une filature, un groupe d’hommes est donc en train d’observer une femme à son insu. Ce qui ne devrait être qu’une étape banale dans une enquête de police devient la réactivation du « male gaze », à savoir le regard masculin déshumanisation que l’on retrouve dans de nombreuses œuvres – et dans la vie réelle. 


A la filature policière se superpose le regard intrusif qui détaille, morcelle et sexualise. Les policiers sont avant tout des hommes, la suspecte avant tout une femme, l’enjeu de l’intrigue passe ici au deuxième plan. Cette sexualisation se poursuit et s’intensifie tout au long du film. 


Dans le « male gaze », la femme, objet des regards masculins, est déshumanisée de plusieurs façons : elle est morcelée, de telle façon qu’on ne voit plus une personne, mais des fesses et des jambes, comme ici. 

On montre les parties du corps généralement érotisées, aux dépends de ce qui indique les émotions d’une personne : le visage, le regard ; ou bien son attitude, ou son statut social, qui sont reflétés par une posture, une gestuelle, une démarche ou une tenue vestimentaire. L’individualité niée pour ne laisser place qu’au spectacle de parties du corps montrées uniquement pour susciter un désir sexuel. 







L’autre caractéristique du « male gaze » est qu’il entraîne le public avec lui, et c’est en cela qu’il a une portée sexiste. Il ne s’agit pas de montrer un homme en particulier regarder une femme en particulier de façon déshumanisante, il s’agit d’entraîner l’ensemble du public à adopter le même regard. 




















Dans cette scène, le public est bien plus proche    des enquêteurs que de la suspecte : les hommes sont les seuls à parler, on leur attribue un rôle à chacun, avec un rapport de hiérarchie clairement établi. Elise quant à elle n’est pour l’instant qu’une silhouette muette. Le public est physiquement proche des enquêteurs, il s’imagine avec eux dans leur camionnette, et regarde avec eux les images d’Elise sur l’écran : l’écran du film est doublé par celui des policiers, créant une distance supplémentaire vis-à-vis d’Elise, et accentuant le geste de la regarder de façon intrusive. A ce moment de l’intrigue, on peut encore penser qu’elle ne sait pas qu’elle est observée, en tout cas rien ne le laisse supposer. 




Ainsi non seulement les personnages masculins fait preuve de sexisme à travers son regard sexualisant sur une femme, mais ce regard est-il imposé au public. Nous sommes toutes et tous amené.es à regarder les personnages féminins, et donc les femmes, comme des corps morcelés et stéréotypés, et à jouir d’un regard intrusif et non-réciproque. 





« Le regard qui fixe, qui déshabille salement, qui dit « je te baise où je veux quand je veux. Si ce n’est pas ici, maintenant, ce sera ailleurs et plus tard. Si ce n’est pas moi, ce sera l’un des miens. Si ce n’est pas toi, ce sera l’une des tiennes », ce regard qui rabaisse et intimide, typique aux hommes qui matent les femmes. 

Si seulement les mateurs étaient les seuls à pratiquer le male gaze.. nous le faisons aussi, toutes et tous. Le male gaze est la façon dont les femmes sont montrées. Nous n’avons pas le choix. Une femme n’est jamais montrée autrement que pour être matée. Chaque femme est transformée en bête à mater. »

Extrait de Et si le féminisme nous rendait heureuses ?



jeudi 14 mars 2019

Vous étiez bonne élève ? Il va falloir changer

Pendant toute ma scolarité, j’étais une forte en thème, passionnée par les lettres et les sciences humaines. Parfois je participais en cours, parfois non, peu importe puisque j’étais parmi les meilleur.es. J’étais revêche. Je n’étais pas tellement populaire auprès des filles, pas du tout auprès des garçons. Evidemment, les profs m’adoraient. C’était bien la moindre des choses.
Puis je suis entrée à Sciences Po. J’ai commencé à observer que des étudiants masculins étaient beaucoup plus sûrs d’eux et satisfaits d’eux-mêmes que je ne l’étais, alors qu’ils travaillaient moins bien. Je passais plus de temps parmi les livres qu’auprès des associations étudiantes, en week-ends d’intégration ou en soirée.

En entrant dans la vie active, j’ai pris une claque. De façon fidèle aux statistiques, j’ai eu plus de mal à m’intégrer sur le marché de l’emploi et j’ai été dès le début de ma carrière moins bien rémunérée que les fêtards qui étaient contents d’eux avec un 12. L’entreprise est un monde où les élèves studieuses ne sont pas les bienvenues.

Les élèves féminines sont moins stimulées en cours que les garçons. Ces derniers apprennent vite que leur agitation est tolérée. Dès qu’ils lèvent la main pour intervenir, voire dès qu’ils interrompent l’enseignant.e, ils sont écoutés avec soin. Ils apprennent l’affirmation de soi et la prise de parole en public. Ils apprennent que leur opinion est importante et mérite d’être prise en compte par le groupe.
Les bonnes élèves, quant à elles, écoutent le cours et les garçons patiemment et récoltent des bonnes notes. Puis elles deviennent des femmes qui travaillent, travaillent, et restent dans l’ombre. L’école leur a fait croire que leurs efforts et leur talent seraient toujours automatiquement pris en compte et récompensé. 

Or, dans l’entreprise, elles doivent constamment démontrer leur valeur, prouver qu’elles méritent d’être à leur place. Alors elles travaillent, travaillent et ne s’impliquent pas dans les réseaux. Elles n’ont pas de conversations informelles ni de déjeuners interminables et ne jouent pas au golf. Elles travaillent tandis que leurs collègues masculins se montrent, nouent des liens et échangent des informations. Les femmes s’épuisent mais elles stagnent.

Mesdames, il nous reste un long chemin à parcourir avant d’être autant prise au sérieux qu’un homme, à compétences égales, sans biais sexiste. Pour autant, nous pouvons dès à présent prendre conscience du fait que la bonne élève que nous étions a pris un mauvais pli. Travaillons plus efficacement, c’est-à-dire plus égoïstement. En gardant toujours en tête une exigence de visibilité. Lorsque c’est possible, choisissons nos missions en se posant les questions suivantes :
est-ce que cette mission me permettra de démontrer clairement mes compétences par des résultats concrets ? Est-ce qu’elle me permettra de développer mon image de marque ? En bref, est-ce que je travaille pour l’entreprise mais aussi pour moi et ma carrière ?

Mettre en avant ces réussites va à l’encontre d’un autre mauvais pli qui nous a été imposé. S’il est délicat pour tout le monde de risquer de paraître arrogant, pour les femmes le piège est redoutable, tant on attend d’elles, inconsciemment, modestie et discrétion. Je développerai cet aspect dans un autre article, point trop n’en faut. Celui-ci est déjà assez consistant, pas vrai ?

lundi 12 mars 2018

Tribune : Les violeurs ne sont pas les autres

Ma tribune dans le Nouvel Obs : Les violeurs ne sont pas les autres


Le mouvement #metoo a montré que les victimes de violences sexuelles étaient nombreuses. Caroline De Haas, de façon simplement logique, a exprimé une évidence : si les victimes sont nombreuses, si elles sont présentes dans tous les milieux, les agresseurs sont eux aussi très nombreux et présents dans tous les milieux. Au lieu de se battre autour d’hypothétiques proportions, regardons enfin cette réalité en face : les victimes de violences sexuelles ne sont pas toutes attaquées par le même satyre stakhanoviste au fabuleux don d’ubiquité. Les agresseurs sont nombreux, intégrés socialement et impunis.

En septembre 2013, j’ai lancé le blog participatif "Je connais un violeur" pour justement montrer que les agresseurs ne sont pas une infime minorité de monstres qui vivent au fond des bois. 
On ne connaît du viol que ce qu’on voit dans les films, une agression spectaculaire dans une ruelle, avec couteaux et hurlement dans la nuit. Le violeur ? Un psychopathe. On ne le connaît pas, il n’est pas comme nous, c’est un malade. Il n’a pas de visage, il doit vivre dans un taudis, isolé. Heureusement qu’ils ne sont pas tous comme ça. Heureusement qu’il y a les autres. Les pères, les frères des copines, les amis, les copains, ceux avec qui on est en sécurité. Ils nous raccompagnent jusque chez nous, la nuit, ils nous protègent. 
Certaines jeunes femmes de mon entourage, bien trop nombreuses, dans mon cercle d’ami.es ou dans le milieu militant, ont été violées par un homme en qui elles avaient confiance. Il n’y avait pas de couteau ni de lutte jusqu’au sang. Leur violeur n’était pas un type louche qui ouvre son manteau à la sortie des écoles. Ce qu’elles avaient vécu ne correspondait pas l’image qu’elles avaient du viol et elles ont mis des mois, des années avant de comprendre que cette "mauvaise expérience" était en fait un crime. Certaines victimes ne sauront jamais pourquoi elles souffrent, pourquoi elles se détestent, sont angoissées ou dégoûtées par le sexe. 
D’autres comprennent et savent. C’est l’entourage qui ne comprend pas, ça ne colle pas dans leur esprit. Un viol, ce n’est pas comme ça. J’en ai déjà vu un dans un film, c’était différent. J’ai vu un reportage dessus, sur les banlieues, et nous vivons dans le 7e arrondissement de Paris, ne dis pas n’importe quoi. Et lui, si poli, si agréable, comment peux-tu l’accuser d’une chose pareille ? De se comporter comme un vulgaire prédateur sexuel de parking de boîte de nuit ? 
Moi aussi je pensais que les violeurs étaient des malades mentaux, de pauvres types qui se jettent sur les femmes la nuit pour leur arracher leurs vêtements et les laisser pour mortes. Ou des désœuvrés de tours de banlieues, ceux qui disent "les meufs c’est comme les chaussettes, on les troue et on les jette". Qui dealent du shit dans les halls d’immeuble. Qui sont au chômage et font des séjours en prison. 
Dans "Je connais un violeur", j’ai laissé les victimes décrire leur agresseur. Je voulais montrer qui ils sont. Pas ceux qui ont été condamnés, mais les 98% restant qui ne passeront pas la moindre journée en prison. Pas les inconnus qui surgissent dans les bois, mais les 83% de violeurs que la victime connaissait avant l’agression. Les bons copains, les "trop sympas pour faire un truc pareil". Qui sont-ils, que font-ils dans la vie, est-ce qu’ils ont des enfants, est-ce qu’ils donnent de l’argent à des associations humanitaires, est-ce qu’ils ont des diplômes ? Un violeur, ça fait quoi dans la vie, quand ça ne viole pas ? Où est-ce qu’on a le plus de chances de les croiser ? En boîte, dans la rue, à la fac, au musée, à l’opéra ? dans des clubs de sport et des chorales d’amateurs ? Le meilleur moyen de savoir qui sont les violeurs est encore de le demander à leurs victimes. J’ai reçu plus de 1.000 témoignages en deux mois, et autant de portraits de violeurs lisses et insoupçonnables. 
Si la victime est violée par un proche, son entourage ne la croira pas. Violée ? Par lui ? Si sympa, si beau, si cultivé ? Impossible. En créant "Je connais un violeur", je voulais dire aux victimes : faites-vous confiance. Il est jeune, sexy, il fait de bonnes études, soit. Mais tu ne voulais pas, donc il n’avait pas le droit. Tu as raison d’être en colère et tu as le droit de souffrir.
Je voulais dire à tout le monde : si une femme ou un homme dit qu’il ou elle a subi un viol, croyez-les. Même si le viol ne correspond pas à l’image cinématographique que vous en aviez. Ce n’est jamais comme on se l’imagine. C’est pire.
Je voulais dire aux hommes : les violeurs ne sont pas les autres. Tu parles bien, tu plais aux femmes, tu as de grandes convictions sur les droits humains et l’égalité entre les sexes ? Très bien. Mais garde bien en tête que quand une femme n’a pas envie de toi, tu n’as pas le droit de la toucher. Si tu le fais, tu es un violeur, et ta place est en prison. 
Il ne s’agit pas d’avoir peur dès qu’un homme entre dans la pièce. Il s’agit de regarder une réalité en face et d’en tirer les conséquences qui s’imposent. 
  • Les victimes doivent être soutenues, sans être dénigrées au prétexte que "je le connais, il ne serait jamais capable d’une chose pareille". C’est à peu près ce que pensaient les victimes de viol conjugal ou autre violences commises par un membre de l’entourage. Ca surprend. Pour autant, toute dénonciation doit être considérée avec le plus grand sérieux. 
  • Il faut mettre fin à l’impunité des agresseurs, cette impunité qui leur permet de recommencer encore et encore et qui envoie un message clair à tous les hommes : vous pouvez le faire sans grande crainte des conséquences. Certains l’entendent, ce message. 

Le mouvement #metoo est historique. Poursuivons-le avec rigueur et cohérence. Continuons de dénoncer, soyons solidaires envers les victimes et implacables envers les agresseurs. Sans être outragés mais en ayant le courage de regarder le monde tel qu’il est – et de le changer.

jeudi 15 février 2018

"C'est de l'humour". Oui, et c'est aussi du sexisme

C’est de l’humour

Ah l’humour... qui n’aime pas rire et faire rire ? Le rire détend, c’est même sa fonction physiologique. Très concrètement, il sert à désamorcer une tension. Il donne du plaisir. Rire ensemble crée une proximité émotionnelle. Le bon plaisantin met en confiance et séduit.
L’humour fédère autour de références communes. On rit des mêmes choses parce qu’on se comprend à demi-mot, le rire est un signe de reconnaissance et de ralliement. Quand on rit, on se sent bien, et on se sent bien de rire ensemble.

Alors quand on proteste contre un propos voire un agissement sexiste et que l’agresseur et ses complices nous rétorquent un « c’est de l’humour », qu’en penser ?

Quand un propos sexiste est défendu par un « C’est de l’humour », ce qui est sous-entendu est :
« Toi qui te sentais blessée par ce propos, tu as tort de ressentir ce que tu ressens. Tu n’as pas compris ce que tu devais ressentir, tu as mal choisi ton émotion.
Tu as tort de mal le prendre, car comme je dis que c’est de l’humour, cela signifie que je ne le pense pas sincèrement. Je décrète que c’est de l’humour alors le propos est annulé ».

Il y a toujours une manipulation émotionnelle derrière un « c’est de l’humour ». Ce qui importe n’est pas l’intention cachée de l’auteur, mais si ce propos est effectivement sexiste ou non. L’humour peut être oppressif, humiliant, destructeur, l’un n’empêche absolument pas l’autre. Les célèbres calembours de Jean-Marie Le Pen étaient, techniquement, de l’humour : des jeux sur les mots qui le faisaient bien rire. Leur caractère antisémite n’en était pas moins réel.

Un « c’est de l’humour » est péremptoire lorsqu’il sous-entend « Je ne le pense pas vraiment, je ne suis pas quelqu’un comme ça ». On ne peut pas répliquer « si si, tu le penses vraiment ». C’est un déplacement du problème : peu nous importe de savoir si l’agresseur voulait être drôle. Quand Rémi Gaillard surprend des femmes en leur imposant des gestes obscènes, il les agresse, que certains en rient ou non.

Le « c’est de l’humour » qui vient après ne change rien à la nature de l’acte. D’autant que rire d’une agression ou d’une humiliation renforce le caractère humiliant de l’attaque. Si l’agression que tu commets te fait rire, tu montres qu’agresser l’autre t’a donné du plaisir.

Et si tu demandes en plus à ta victime de rire, la manipulation est complète. Rire de sa propre dégradation ? On ne serait pas dans un scénario pervers ?

L’humour sexiste peut viser une personne en particulier, qui pourra se sentir attaquée pour elle-même. Il peut aussi s’agir d’attaques contre d’autres femmes, ou de blagues comme celles qui circulent sur internet ou à la fin des repas de famille, qui visent l’ensemble des femmes ou certaines sous-catégories bien ciblées (les blondes, les belles-mères ou les prostituées).

Elles ont toutes en commun de renforcer un stéréotype sexiste ou de rire de la violence ou de la haine contre les femmes en général ou l’une d’elles en particulier.

Ces blagues créent une assemblée des rieurs soudés contre les femmes, leur rabaissement est associé à la détente et la convivialité. La personne qui n’a « pas d’humour » est au contraire isolée du cercle des rieurs et on lui renvoie l’image de quelqu’un de coincé qui ne sait pas prendre du plaisir ou d’une imbécile incapable de faire la différence entre l’humour et le premier degré. Mis à part que le problème n’est pas là : l’intention humoristique n’annule pas la violence des propos, bien au contraire. Braver un « c’est de l’humour » demande du courage, heureusement que nous en avons une bonne dose en réserve !

Le problème posé par la blague sexiste n’est ni son sujet (oui, on peut rire de tout), ni son public (oui, avec tout le monde), mais le message qu’elle véhicule. Qui est ridiculisé ? Quel acte est banalisé en étant présenté comme potentiellement amusant ?  

Il ne devrait pas y avoir de sujet tabou, de sujet dont on n’aurait pas le droit de plaisanter, j’en suis convaincue. L’humour est une prise de distance avec le réel, un décalage, un pas de côté d’autant plus vital que l’objet moqué provoque douleur et effroi.  J’aime raconter comme il était cocasse de transporter les cendres de mon grand-père dans un sac de voyage.

S’il ne devrait pas y avoir de sujet tabou, il y a des sujets sensibles. Le viol en fait partie. C’est un sujet sensible pour les victimes et pour les femmes en général, toutes victimes potentielles quel que soit leur apparence physique et même leur âge. Le nombre de victimes est incalculable et 99% des violeurs ne seront jamais condamnés. Pour les victimes, la simple évocation de ce crime peut provoquer une détresse semblable à celle ressentie pendant l’acte. C’est un effet du stress post-traumatique. Alors que dire d’une blague sur le viol… dite par un homme…

Le problème des blagues sur le viol, dans l’immense majorité des cas, n’est pas leur sujet mais ce que, à mots couverts, elles disent du viol. La définition implicite qu’elles reprennent et véhiculent. 

Pour être plus claire, je vais commencer par un exemple évident. 

« Que fait un Somalien qui trouve un grain de riz ? 
Il ouvre un restaurant » 
Cette devinette n’est pas un sommet de l’humour, j’en conviens. 
Pourtant cette blague fonctionne parce que les Somaliens sont associés mentalement à la faim. C’est ce postulat de départ qui fait que l’humour opère. 
« Que fait un Suisse qui trouve un grain de riz ? 
Il ouvre un restaurant » 
Echec total, il n’y a pas de postulat de départ sur lequel l’imaginaire collectif s’accorde. 

A présent, voyons sur quels postulats de départ reposent les blagues sur le viol.

J’en suis désolée mais je vais devoir en citer quelques unes, pour la démonstration.

« Dans un pays en guerre, un groupe de miliciens attaque un village. Ils entrent dans une maison, font sortir les hommes pour les tuer et violent toutes les femmes présentes. Ils s’apprêtent à sortir de la maison, mais une petite vieille qui était cachée sous un lit sort de sa cachette et s’adresse aux miliciens : « hé, la guerre, c’est pour tout le monde » ! » 

Elle est vieille, elle n’a vraisemblablement pas fait l’amour depuis longtemps. Elle veut donc attirer l’attention des miliciens pour qu’ils « s’occupent » d’elle aussi. 
Cette blague nous dit que le viol, c’est du sexe. De la même façon qu’on peut tout naturellement désirer du sexe, on peut désirer être violée. 

Même principe avec « Qu’est-ce qui mesure 25 cm et qui donne envie aux femmes de coucher avec moi ?
Mon couteau »

Voilà exactement en quoi les blagues sur le viol ne sont pas acceptables. Dans la quasi-totalité des cas, elles sous-entendent que le viol est du sexe et qu’il peut être désiré. Ce n’est pas seulement faux, c’est également pervers, et plus grave encore, c’est justement l’idée qui justifie ces crimes et qui maintiennent les victimes dans la honte et la culpabilité. « Comment étiez-vous habillée ? » est une blague sur le viol, les rires en moins. Cette question devenue un poncif sur le thème dit la même chose. Etais-tu sexy ? As-tu suscité le désir sexuel ? Si oui, alors tu as récolté ce que tu as semé : du sexe. Sauf que le viol n’a rien à voir avec le désir mais tout à voir avec la destruction de l’autre.

On peut rire sur le viol, oui. Mais on ne peut pas en rire comme on rit du sexe. On ne peut pas non plus en rire comme si le viol était un sujet anodin. 
Le « je vais te faire mon cri de femme violée » de Jennifer Lawrence crispe parce que le viol est un crime aussi atroce que répandu et impuni. 

Nos sociétés ont un problème avec le viol, crime dans les textes mais pas dans les esprits ni dans les faits. Réglons ce problème, faisons en sorte que le viol soit réellement et massivement perçu comme une violence, sans équivoque, et ensuite nous pourrons nous permettre de plaisanter à son propos – mais pas n’importe comment. Sans nier ce qu’il est : une horreur, jamais désirée ni désirable, qu’il faut comprendre et combattre. 

Il n'y a pas de sujet tabou, j'y reviens. Et si on riait du viol en se moquant des violeurs ? Et si le rire était une arme non pas des machistes, mais des femmes ? 

Conseil de self defense. 
Si un homme tente de vous violer, parlez-lui et dites-lui ceci : 
"Je t'aime. Je voudrais faire un enfant avec toi"
Il s'en ira en courant avant la fin de la phrase. 

On respire mieux, n'est-ce pas ? 







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