mercredi 30 octobre 2013

Sur un plateau télé, à propos de prostitution


Cette après-midi, j’ai participé à l’émission Tambour battant, présentée par Antoine Spire, qui sera diffusée le 12 décembre prochain sur CinapsTV (la 31) entre 22h30 et minuit.

L’émission était divisée en 3 tranches d’une demi-heure chacune. J’ai parlé lors de la première tranche, j’ai été interviewée conjointement avec Joël Martin, auteur du Viol-location et signataire de l’appel des Zéro macho contre le recours à la prostitution. Il partage nos vues abolitionnistes.

Le noeud du problème portait sur le « consentement ». Tout acte sexuel qui n’engage pas le désir de chacun des partenaires est une violence qui entraîne de graves séquelles. Question d’intégrité. Il est communément admis qu’un rapport sexuel ne doit pas être imposé par la force, le chantage, ou une position hiérarchique dans le travail (sinon c’est un abus ou du harcèlement, tous deux condamnés par la loi). Mes interlocuteurs étaient d’accord. Mais l’argent n’était pas vu comme contraignant. Et puis le « travail » vient d’un mot latin qui désigne un instrument de torture. Donc c’est difficile de toute façon. J’ai reparlé de la différence de nature entre un acte sexuel et de la manutention.

L’argument qui m’a le plus troublée est celui « les rapports sexuels sont forcément inégalitaires, forcément monétarisés, il y a forcément une pression exercée par l’un ou l’autre des partenaires ». En désespoir de cause, j’en suis même venue à faire des gestes : des partenaires qui se plaisent, qui sont attirés l’un par l’autre et qui couchent ensemble, en quoi cela est inégalitaire ?
Notre discussion s’est terminée sur une remarque d’Antoine Spire : « il y a une pression et une contrainte dans tous les rapports sexuels, regardez-moi, je suis gros et lourd ». J’ai bondi : « Si vous utilisez votre poids contre votre partenaire, c’est très grave et j’espère que vous le savez ».
Je trouve cette vision du sexe assez troublante. Quelle était la fin de la phrase implicite : « Je suis gros et lourd, donc j’ai le pouvoir de violer une femme, vous voyez bien que le sexe est inégalitaire ? »

La domination que l’on peut rencontrer dans les rapports sexuels est loin d’être inévitable. Les combats féministes ont réussi à ce qu’un rapport sexuel ne puisse pas être obtenu par la force ou la menace. A présent les femmes mariées sont libres de dire « non » elles aussi. Un patron n’a plus le droit d’utiliser sa position hiérarchique pour solliciter des relations sexuelles avec un-e employé-e. Le domaine du sexe, peu à peu, de combat en combat, se débarrasse de la violence machiste, se libère de la domination des hommes et de la richesse matérielle. Il est possible de partager du plaisir, dans le respect mutuel, débarrassés des forces du marché, de l’emprise de la force physique d’un partenaire sur l’autre. Toute relation sexuelle n’implique pas de la violence et de la contrainte, au contraire! La prostitution, comme le droit de cuissage, l’esclavage, le devoir conjugal et le harcèlement sur le lieu de travail, est un détournement, un pervertissement du sexe, qui comme le droit de cuissage et le viol.. n’a rien en commun avec le sexe !
Il est essentiel de valoriser le désir mutuel, pour une vraie libération sexuelle qui ne soit pas réservée qu’à une certaine catégorie de la population. La libération sexuelle doit être accordée aux femmes pauvres, aux homosexuels, aux transsexuels et aux autres catégories vulnérables. Pour ne plus que les femmes se résignent à une « inégalité » dans le sexe. Pour ne plus que les hommes considèrent l’usage de la contrainte, de la force ou de quelque pression que ce soit comme légitime et acceptable. Pour que le sexe soit perçu et vécu par toutes et tous comme ce qu’il est : un échange, une source de plaisir et de communion avec son propre corps et celui de celui/celle qui nous plait. 

lundi 14 octobre 2013

Réponse coup de poing

Réponse à ce post, reçu dans le tumblr Je connais un violeur : 

"Je ne connais pas de violeur, mais j’ai lu vos notes, je crois que certaines personnes manque d’intuition ou  de prudence, soirée alcoolisées, sorties  en groupe,  sortie avec une personne  que l’on ne connait  qu’à travers le travail ou des connaissances, poursuite d’un travail  malgré les agressions du patron, faiblesse de caractère ou compromission  coupable,  je n’arrive pas à comprendre que les personnes qui se sont fait violer avec ou sans violence ne porte pas plainte, c’est incompréhensible,  par contre en ce qui concerne les viols dans une famille c’est dramatique"

Si vous aviez réellement "lu les notes", vous auriez remarqué que la plupart des viols surviennent dans des contextes où la victime fait confiance à son agresseur. Et c'est justement de cette confiance qu'il abuse, et dont il se sert pour se couvrir. 
Vous ne connaissez pas de violeur, du moins vous n'avez jamais subi de viol (tant mieux) - ce qui est différent. Pensez aux hommes de votre entourage : famille proche et élargie, copains, petit ami, amis d'amis.. Vous les voyez ? Maintenant imaginez que cette personne commette un viol. Ca vous laisserait pantoise, n'est-ce pas ? Et bien c'est exactement que vivent les victimes : abus de confiance, incrédulité, culpabilisation, haine de soi.. traumas et sentiments que vous ne souhaitez pas à votre pire ennemi-e. 
"je crois que certaines personnes manque d’intuition ou  de prudence, soirée alcoolisées, sorties  en groupe" La jeune femme ou le jeune homme qui sort avec son groupe d'amis manque de prudence ? La locataire qui visite un appartement manque de prudence ? La femme qui reçoit un ami ou collègue à dîner manque de prudence ? La femme qui est mariée avec un homme manque de prudence ??? 

"poursuite d’un travail  malgré les agressions du patron" : et oui, l'intimidation qui fait perdre confiance en soi ne donne pas spécialement des ailes pour quitter un emploi.. et la pression économique et sociale, vous connaissez ?
"faiblesse de caractère ou compromission coupable" - vous insultez les victimes de viol. Que dire, à part que vous êtes indigne ? A part un énorme déni ou une carapace totalement névrotique, je ne vois pas. 
" je n’arrive pas à comprendre que les personnes qui se sont fait violer avec ou sans violence ne porte pas plainte"
1 - on ne dit pas "se faire violer", on dit "être violé-e" 

edit : 2 - être violé-e "sans violence", dites-vous ? Le viol n'est donc, en soi, pas une violence.. Bien bien.. 

3 - Vous avez lu les notes ? Rien ne vous a frappé ? La honte de soi, le déni comme moyen de survie psychologique, l'assurance qu'on ne sera pas cru-e.. pour votre gouverne, je vais vous en apprendre une bonne : porter plainte pour viol ne revient pas à porter plainte pour un vol de portable. Dans le 2ème cas, on vous pose moins de questions déplacées sur votre vie sexuelle, figurez-vous. 
" les viols dans une famille c’est dramatique" Quelle empathie, bravo. Et dans le couple / groupe d'amis ou autre, c'est foncièrement différent ? 

Vous faites part d'une méconnaissance, d'un mépris, d'un manque d'empathie et même d'insultes envers les victimes. C'est profondément dérangeant et choquant. J'espère que la lecture des témoignages (et de ma réponse, sait-on jamais), vous aura ouvert les yeux sur un drame humain d'une ampleur massive. Nous parlons de crime, de trauma comparable à de la torture.. Et vous soupçonnez la victime d'être "faible de caractère". Et aucun mot sur la culpabilité des agresseurs. 

Honte à vous. 













dimanche 29 septembre 2013

Feminist bashing, épisode 2 : en soirée

Le combat féministe se loge aussi dans les détails, au détour d'une conversation qui aurait pu rester badine. Vendredi soir, j'ai fêté le "triste succès" du tumblr Je connais un violeur que j'ai lancé le 30 août dernier, qui a reçu près de 900 000 visites en un mois et un millier de témoignages. Mes ami-e-s, camarades d'OLF et moi fêtions aussi mes apparitions dans les médias, qui m'ont permise de diffuser des idées contre le viol, les mythes qui l'entourent et qui bénéficient aux agresseurs, et d'ouvrir un peu plus le débat sur ce sujet tabou. Dans Libération, Le Nouvel Obs, France Info, l'édition nationale du JT de France 3, entre autres. Quand je parle de "fête", entendons-nous : j'avais besoin de voir des visages bienveillant et de me détendre car la lecture des témoignages du tublr est difficile et parler sans cesse du viol, dans les médias et dans ma vie sociale, était devenu oppressant. 

En fin de soirée, il ne reste qu'une autre militante d'OLF, 3 invités masculins dont 2 que je ne connaissais pas auparavant, et moi. "Au fait, qu'est-ce qu'on fête?" Je parle un peu du tumblr, et à sa demande, je lui montre les articles dans la presse que j'avais imprimés. 

S'en est suivi une séance de feminist bashing dans les règles de l'art. J'avais déjà raconté une anecdote à ce sujet, à propos d'une campagne féministe contre le viol également, par des camarades du MJS. 
Les thèmes abordés, qui reviennent souvent apparemment : 

  • C'est pire ailleurs. Effectivement, nous ne sommes pas excisées, messieurs, nous ne vous en remercierons jamais assez.
  • Contester les chiffes.
  • Tout contester : contester la gravité du viol ("si c'est le seul problème qu'ont les femmes en France, wah"), la gravité des violences conjugales ("une femme en meurt tous les 3 jours.. ah bon, c'est beaucoup ?"), la gravité du traumatisme lié au viol, l'existence de la misogynie.. Au nom du doute cartésien, de la liberté intellectuelle, du "sel de l'esprit". 
Au nom du doute systématique, et car il paraît que chaque conversation doit évoquer la Shoah au bout d'un certain temps, le plus coriace de nos contradicteur en est venu à prôner le doute quant à la réalité du génocide (ce qui est un délit), et quant au statut de victime. "Tout n'est pas noir ou blanc". "Qui est réellement la victime?" "Qu'est-ce qu'une victime?" 
Moi : Une victime, c'est une gamine qui se pointe aux urgences médico-judiciaires avec le vagin déchiré et l'utérus pété. 
Lui : Je ne parle pas de ça, je parle "en général".

  • Nous avons eu le malheur de dire que nous étions des féministes radicales, et même en expliquant le terme, nous sommes qualifiées d'"extrémistes et moi j'ai peur des extrémistes". 
Entre malhonnêteté intellectuelle, dénigrement systématique ponctué de "mais ton tumblr est une très bonne initiative", l'entreprise consistait clairement à nous énerver, nous faire tourner en bourrique et nous blesser. Or mon amie et moi avons gardé notre calme, ce qui a beaucoup déçu nos détracteurs. Qui (de nationalité étrangère), en sont venus à une extrémité de bêtise en nous assénant que "de toute façon, les Français ne font que râler". 

Faute d'arguments de leur part, faute de déferlement de haine misandre et hystérique de notre côté, nous avons été attaquées pour "ne pas accepter le débat d'idées". Or ce ne sont pas des points de vues que nous échangeons. Une femme sur 6 victime de viol ou tentative de viol, ce n'est pas un point de vue. Et oui, nous connaissons mieux le sujet que des hommes qui n'y connaissent rien. Pourtant la conversation s'est terminée sur "vous les Français êtes arrogants, toi (votre dévouée), tu te la pètes parce que tu as écrit un livre (un livre comique, rien à voir), tu n'as pas l'humilité d'accepter que tu ne connais pas mieux le sujet que nous, tout ça parce que ça fait 4 ans que tu l'étudies ! "

J'ai fait quelque chose d'inédit et de fort agréable. Tranquillement installée dans mon canapé, je n'ai pas bougé d'un iota. J'ai gardé une expression neutre et un air calme, j'ai pointé le hall d'entrée du doigt et j'ai dit : "La porte est juste là. Tu te casses. Tout de suite".

Il l'a fait. C'était bon. 

Epilogue. Le lendemain, j'ai reçu un mail d'excuse de Javier, l'ancien prof d'hébreu qui avait amené les deux bougres (et qui avait brillé non par son absence, mais par son silence). Et voici l'une des ses conclusions (je passe sur le "ressentiment des Latino-Américains à l'encontre de l'Europe et son petit confort.." )

"je pense que le sujet a touche un certain orgueil masculin qui s'est senti agressé"

Ce à quoi j'ai répondu :
"Si leur orgueil a été touché, est-ce qu'ils assimilent "homme" et "violeur" ? Personnellement je ne pense pas du tout que tous les hommes soient violents (alors même que "je connais des violeurs", mais je connais aussi bon nombre d'hommes qui sont au clair avec la question) Cette identification avec la population visée par le tumblr est pour le moins suspecte."










lundi 9 septembre 2013

Un post magnifique sur #jeconnaisunvioleur

Je viens de lire ce témoignage qui m'a bouleversée. Merci mille fois à son auteure.


J’ai cessé de raconter cette histoire autour de moi parce que les réactions qu’elle provoque me remettent face à une atroce réalité. Cette histoire me poursuit depuis dix ans et je n’ai pas encore trouvé quiconque qui puisse me répondre : « Oui, c’était un viol ». 

On était au collège. Une petite ville de banlieue semi-bourgeoise. Un matin, la rumeur s’est propagée dans tous les couloirs : « D. s’est faite violer ». D., c’était cette jolie fille asiatique aux chemises et aux jupes bleu foncé qui n’était ni secrète, ni renfermée et qui promenait son joli visage aux traits fins avec une morgue toute adolescente. 
Dans le préau, sous les marronniers, c’était à qui aurait le plus de détails sur l’histoire. Le violeur, c’était le frère d’un collégien comme nous. A une soirée, il aurait profité du fait que D. avait bu pour la violer. Les parents de D. avaient été voir le proviseur. Je revois D., à la cantine, blafarde, observant son assiette avec des yeux vides de bête assommée. 
Il n’aura suffit de quelques jours. Elle mentait. Elle s’était inventée une histoire. Elle avait bu. En moins d’une semaine, l’omerta a entouré D. 
Le chœur des collégiennes lui-même s’est assuré d’ôter tout crédit à l’histoire de notre amie. 
Depuis dix ans, je ne cesse de penser à elle. Une unique question me taraude : dans l’hypothèse même où D. aurait menti, pourquoi est-ce que personne ne s’est jamais demandé les causes de ce mensonge ? 
Cette histoire m’a poussée à lire. La notion d’« Homo Sacer » (ou « Homme Sacré ») d’Agamben a été une précieuse lecture, j’y ai appris la notion de tabou qui contamine la victime. La figure de Philomèle à la langue tranchée après son viol est aussi pour moi un symbole de ce que subisse les personnes violées : une obligation au silence. 

Je repense à D. et au manque de bienveillance absolu qui l’a entourée. A ce double traumatisme. 
Je vivais dans un monde de fiction où les victimes sont écoutées, où l’on prend soin de vous et le crime n’est pas toléré. J’ai découvert que dans ces crimes entachés de honte, on a vite fait d’accuser la victime de mensonge, de racontars ou de folie pour se préserver. 
Je ne connais pas de violeur. Je ne connais que le petit visage de D., son air grave et sa solitude qui continue de se promener dans mes souvenirs. Je ne connais que des complices, nous, les témoins muets, qui partageons une responsabilité dans ce qui lui est arrivé.
A 26 ans aujourd’hui, j’ai toujours l’intime conviction qu’elle ne mentait pas. C’est nous qui avons fermé les yeux et reculé devant l’insoutenable et l’avons recouverte du tabou pour qu’elle se taise. Je voudrais revenir en arrière pour serrer sa main dans la mienne et lui promettre que je l’écouterais sans la juger quoiqu’elle dise. 

L’année passée, mon ex petit ami m’a confié qu’il pensait avoir été violé lors de sa première fois. Il m’a avoué ça, l’oeil fuyant, la bouche tordue dans un rictus entre le rire et la gêne, attendant certainement que je m’esclaffe. Je l’ai serré contre moi, il m’a serrée un peu plus fort comme si le monde entier venait de tomber à ses pieds. Je n’ai pu tenir la main de D. mais je peux jouer ce rôle de soutien pour d’autres. 


vendredi 6 septembre 2013

Mon interview pour Rue 89

Hier j'ai répondu à une interview pour Rue89, à propos de mon Tumblr "Je connais un violeur", mais aussi car je suis signataire de l'Appel citoyen contre la misogynie et l'incitation au viol sur Internet


Qu'avez-vous pensé en découvrant cette note de blog "Comment bien baiser ? Conseils pour du "sexe hard"" ?

Ce blog entretient une confusion dangereuse entre l’expression du désir, la fougue, qui sont des choses saines, et la violence, qui est inacceptable.

On présente comme érotique et souhaitable une situation qui est en réalité, si elle est réalisée selon les conseils du site, un abus sexuel ou un viol. Or la différence entre l’expression du désir et la violence est très claire : si l’un des partenaires est contraint à une pratique, il y a un abus qui est réprimé par la loi.

Le consentement de la femme est méprisé, son désir est ignoré. Ce qui est recherché n’est pas la jouissance des deux partenaires, mais l’asservissement, voire l’avilissement de la femme.

Pour reprendre des passages de mon article à propos del’incitation au viol d’Aldo Naouri : 
« De deux chose l'une : soit chacun est consentant, et c'est du sexe, plus ou moins bon, mais c'est une situation normale. Soit l'un des partenaires est contraint et il s'agit d'une atteinte grave à sa dignité et d'un crime passible de prison ferme. Ce n'est pas une question de degré mais de nature. »

« Et le viol dans un couple ne devrait pas être considéré différemment d'un viol commis par un inconnu. Le geste est le même, tout aussi destructeur. Et c'est un problème trop grave et sous-estimé pour qu'on se permette d'en parler de façon ambiguë et légère. »

Vous signez la tribune féministe à paraître demain. Pour vous, en quoi cette initiative et celle de votre tumblr sont-elles liées ?

En s’appropriant la violence préconisée par ce genre de site, en la considérant comme normale voire souhaitable, on a un risque évident de passage à l’acte. Et de nouveaux hommes, persuadés d’être dans leur bon droit, de « faire comme il faut », viennent faire l’objet d’un billet dans le tumblr « je connais un violeur ».

De l’autre côté, si la violence est considérée comme la norme, si le désir sexuel et même le consentement des femmes est ignoré, comment une victime de viol sera prise au sérieux quand elle dira à son entourage ce qu’elle a subi ? Elle ne fera que décrire des faits présentés comme acceptables et il lui sera plus difficile de faire reconnaître la gravité de ce qu’elle a vécu, et de faire que son expérience soit considérée pour ce qu’elle est : un crime.

L'auteur du "texte" en question rétorquera, j'imagine, qu'il parle d'un "jeu", que le sexe est un jeu. Que répondez-vous à cela ?

C’est vrai que le sexe est un jeu. Une relation sexuelle est un moment d’inventivité, de mises en scènes, d’explorations, d’expérimentations.. mais c’est avant tout une relation entre deux personnes. Donc des règles s’appliquent, comme dans un jeu, justement, ou plutôt une seule règle s’applique : il faut que chaque partenaire désire chaque pratique. Une relation sexuelle est la rencontre de deux désirs. Aucune atteinte à l’intégrité et à la dignité ne doit être acceptée. Ce principe simple est largement admis dans tous les autres domaines de la vie en commun, il n’y a aucune raison pour que les relations sexuelles soient une zone de non-droit.

La réaction vive et massive qu'a provoqué le texte de Diké sur Twitter, les réseaux sociaux et internet est intéressante. Avez-vous la sensation qu'il se passe quelque chose au niveau du féminisme avec internet ? Qu'on laisse moins passer de choses ? Que les féministes se mobilisent plus facilement et mieux avec Internet ? Qu'elles ont plus de poids ?

Je ne peux répondre à propos de ce que j’ai directement observé : la libération de la parole qu’a occasionné le tumblr « je connais un violeur », grâce à l’anonymat et à une diffusion rapide dans les réseaux sociaux.
J’ai reçu de nombreux messages comme quoi des victimes ont enfin compris qu’elles avaient été violées, qu’elles comprennent à présent les causes de leur mal-être, et qu’elles se sentent moins seules. Internet peut donner une visibilité à des personnes jusque là isolées ou silencieuses, les regrouper et leur permettre de se faire entendre.


lundi 12 août 2013

Frances Ha, figure féminine libre et revigorante









Frances, apprentie danseuse de 27 ans, amuse la galerie avec des pas de débutante, joue à se bagarrer, court dans la rue et tombe par terre. Elle est vivante, souple, son corps crève l’écran. Sans artifices, les cheveux en pétard, elle a des amis garçons qui la « friendzone ». Elle part en week-end toute seule et plaisante de son acné. Frances Ha est un film sur le corps de Frances, un corps qui s’épanouit sans la moindre scène d’amour ni le moindre baiser.

Il n’y a pas d’histoire d’amour dans Frances Ha : le boyfriend est évacué dès la deuxième séquence et ne sera pas remplacé. Si Frances et sa meilleure amie parlent de sexe, c’est pour dire : « On baisait plus », et « Il m’éjaculait sur le visage, la grande classe ». C’est le mot « undatable » qui revient le plus souvent. Sophie, sa meilleure amie, se fiance, et son couple est ridicule.

Frances rompt avec son copain dès le début du film, mais c’est renoncer à sa relation avec Sophie qui sera le plus difficile. Les deux jeunes femmes sont liées par une amitié sororale qui mêle lâcher prise, familiarité physique et fusion des imaginations. Puis Sophie déménage et la carrière de Frances au sein de sa compagnie de danse est compromise. Entre incertitudes, à peu près, hésitations, problèmes d’argent, décisions peu judicieuses et ratés divers, la vie de Frances est décrite avec réalisme et un humour non pas gaguesque mais qui se loge dans les détails. On se plante dans les dates, on gaffe et on se moque des codes de séduction. « Faites comme si je n’étais pas là, je cherche seulement à attirer votre attention ». Et le happy end sera la réconciliation avec Sophie et la reconnaissance en tant que chorégraphe par la directrice de la troupe.

Frances Ha se plante et persévère, rayonne naturellement et fait passer les relations amicales et sa carrière artistique avant la quête du grand amour. Une vraie belle figure d’identification féminine qui revigore !


mardi 16 juillet 2013

Les hommes de gauche

Je n'étais pas encore militante à Osez le Féminisme, je buvais un verre avec deux militants de l'UNEF et des Jeunesses socialistes, après une manif.

"Je connais bien Caroline de Haas. Les féministes, ce qu'elles veulent, c'est juste le pouvoir".
moi : "En quoi ça pose un problème, des femmes qui voudraient elles aussi accéder au pouvoir ? "

L'autre jeune homme poursuit sur le thème de la campagne d'OLF "viol : la honte doit changer de camp". Alors qu'il me parle de ce sujet, forcément sensible pour moi en tant que femme, il me fixe droit dans les yeux et plaque sa cuisse contre la mienne.

Je suis restée tétanisée. Je vivais ma première expérience de "feminist blaming", et pas la plus anodine : une menace implicite de viol. "Tu peux militer tant que tu voudras, cocotte, je fais de toi ce que je veux quand je veux". 

"Il n'y a que des hommes de droite dans la seule patrie existant sur Terre
Patria 
Patriarcat patriarcal" 

Brigitte Fontaine

vendredi 12 juillet 2013

Prostitution : si les clients pouvaient se taire..


Et si on laissait parler les femmes ? 

Les survivantes, bien sûr, mais pas uniquement.

Quand je dis que la prostitution est une violence, même dans les beaux quartiers, même si le client est « gentil », on me rit au nez : « C’est juste ta sensibilité, tu projettes tes propres blocages, tu fais de ton cas une généralité... ». Je suis donc une petite fille gâtée qui refuse la prostitution par sensiblerie niaise.

« On peut accepter d’être contrainte » : voici le genre d’absurdités qu’on entend à  propos de la prostitution, de la part d’hommes parfaitement intégrés socialement. Nous sommes décidément des créatures irrationnelles et bien « compliquées » : la règle de logique élémentaire selon laquelle A n’est pas non-A s’applique à l’univers entier sauf à nous !

Dès qu’un acte sexuel est monnayé, il n’est pas libre. Le choix du partenaire est contraint, ce qui est en soi une violence. En plus de cela, le partenaire (qui n’en est pas un) devient client, face à un service dont il dispose. Un client peut être beau et avoir la peau douce. Je peux même l’avoir choisi. S’il m’impose une pratique sexuelle que je ne désire pas, c’est un viol.

C’est là que les choses deviennent confuses dans les esprits de ces messieurs, qui ne font pas toujours la différence entre érotisme et violence, entre plaisir et avilissement.

« Imagine qu’une femme soit agressée sexuellement, mais en fait elle le voulait », m’a dit un garçon bien éduqué de mon cercle d’amis.
Jeune homme, sais-tu que je n’ai nullement besoin d’« imaginer » une agression sexuelle ? Comme de nombreuses femmes, et certains hommes, les pressions en tous genres et la violence dans le domaine sexuel sont pour moi tout sauf une vue de l’esprit.
Contrairement aux hommes qui couvrent ma voix avec la leur, et qui me font taire avec dédain, je sais très bien ce que c’est, que d’être dépossédée de son corps.

C’est en ce sens que les femmes devraient être écoutées sur la question de la prostitution. Messieurs, il ne viendrait à l’esprit d’aucune de nous de vous couper la parole d’un ton péremptoire pour vous imposer nos propres vues sur votre vécu en tant qu’homme.

Laissez-nous parler de ce que nous connaissons et que vous ignorez. Oui, nous sommes plus à même de concevoir la brutalité potentielle du sexe, et les dégâts immenses qu’elle peut causer, que le spectateur de film X qui s’excite devant l’avilissement d’une femme et qui n’a jamais connu l’humiliation.



mardi 9 juillet 2013

Vous êtes tous féministes sans le savoir, bande d'hystériques !



Je suis encore étonnée d’entendre des poncifs, de la part d’hommes et de femmes, qui le plus souvent rejettent le féminisme par ignorance et par peur d’être réduits en esclavage par des Amazones ou de nous voir tous changés en hermaphrodites. "Je ne suis pas sexiste, mais pas féministe non plus". Ou "Je ne suis pas féministe, je suis humaniste". 

Comme tout mouvement de pensée, le féminisme est riche et composite. Cela dit, tou-tes les féministes s’accordent à vouloir faire progresser les droits, l’autonomie et la liberté des femmes. A moins d’être convaincu que les femmes sont intrinsèquement inférieures aux hommes et qu’elles ne méritent pas la même dignité et le même respect, il est difficile de ne pas être féministe.. même malgré soi !
Une fois ce postulat de départ accepté, on peut être pour ou contre la prostitution ou le porno, pour ou contre le port du voile, les piscines non-mixtes, le mariage, le maquillage.. 
Et si les féministes peuvent être mariée et pleine de marmaille, lesbienne, executive woman ou bimbo sulfureuse, toutes s’accordent à dire que le plus important est d’être réellement libre de son mode de vie et de sa manière d’être une femme.

« Etre féministe, ça avait du sens dans les années 70, maintenant, l’égalité, on l’a »

(Je ne développerai pas le thème des inégalités salariales, les discriminations à l’embauche, les pressions que subissent les jeunes filles et les femmes quant à leur apparence physique, les violences...)
Quand on évoque cette fameuse égalité déjà acquise, il est souvent fait allusion à l’acquisition du droit à l’avortement ou à celui à avoir un compte bancaire séparé de celui du mari.
Si en effet l’avortement est légal en France, il faut savoir que des centres IVG ferment tous les jours. Qu’une femme qui cherche des informations sur google trouvera d’abord des sites pseudo-médicaux anti-avortement, mieux référencés que les sites médicaux, qui culpabilisent les femmes qui doivent faire face à cette situation déjà difficile en soi. En Espagne, le droit à l’avortement se réduit de plus en plus et le ministre de la Justice Gallardon envisage de criminaliser l’avortement en le rendant passible de peines de prison.


De plus, l’égalité en droit n’a pas beaucoup de sens si on ne garantit pas l’égalité réelle. Un droit inscrit dans la loi n’entre pas automatiquement dans les moeurs et les mentalités. Chacun-e sait que le viol est puni par la loi. Or les clichés sont tenaces, le mythe du « elle l’a bien cherché », très présent, le fait que beaucoup d’hommes croient (à tort !) qu’ils peuvent tranquillement pénétrer une femme inconsciente.. j’en passe. Les cas sont rarement dénoncés à la police (qui ne fait pas toujours dans la finesse et l’empathie) et font très rarement l’objet de condamnation. (explication complète à lire dans Rue89)

« Les féministes sont contre les hommes. Le féminisme, c’est l’équivalent du machisme »
« je ne suis pas féministe : je respecte mon homme et je ne le siffle pas comme un chien ». (lu sur Facebook). Que chacun-e se rassure, les féministes n’entendent pas faire subir à des hommes ce qu’elles-mêmes subissent régulièrement. Les homosexuels ne prévoient pas d’envoyer tous les hétéros dans des camps ni de les trépaner pour les rendre homos, les Noirs ne comptent pas réduire les Blancs en esclavage, les Roms ne veulent pas nous mettre dehors à coups de pied au derrière.. On souffle, on se détend.

 « Les féministes présentent les femmes comme des victimes, en fait elles sont misogynes. Et puis elles pensent que tous les hommes sont violents, elles sont misandres »
Le terme « victime » n’est pas dégradant en soi. Ce qui est destructeur, c’est de nier le statut de victime, qui revient à considérer le crime ou l’agression comme la norme (voir sur l'excellent blog de Guillaume Leroy). S’il n’y a pas de victime, il n’y a pas de coupable et tout va pour le mieux.
Personne n'est une victime en soi ni un agresseur en soi, mais il se trouve que nous vivons dans une société où la violence envers les femmes est tolérée, esthétisée et même érotisée (voir les pubs sexistes, l'article de Muriel Salmona sur la violence sexuelle contenue dans les discours sur le sexe, et l'article de votre dévouée sur cette même question). Les victimes de viol (des femmes dans 90% des cas, à l'âge adulte), souffrent en plus de "victim blaming", tandis que les maris violents qui tuent leur épouse voient leurs agissements justifiés par "une rupture difficile" et le retrait de la garde des enfants. (Voir l'article de Guillaume Leroy "les médias complices des hommes violents?"). Le discours ambiant a tendance à banaliser, voire excuser ou carrément nier la violence systémique qui s'exerce contre les femmes. 
Et oui, dans les faits, elles sont plus susceptibles d'être victimes de violence physique et sexuelle que les hommes, eux-mêmes statistiquement plus souvent violents physiquement que les femmes. C'est une donnée statistique, qui s'explique par de nombreux facteurs, tous culturels. (et non, la force physique ne justifie pas la violence. J'ai moi-même souvent envie d'agresser des caniches, mais je me retiens). 
Le féminisme ne vise pas à "victimiser" les femmes. Il vise à dénoncer les violences et injustices dont elles sont effectivement les victimes, et à lutter contre leurs causes et leurs conséquences. 

« Les féministes s’occupent des mauvais combats »
Les féministes seraient des follettes occupées à manifester seins nus (vu qu’elles ont brûlé leurs soutien-gorge), pour que les hommes fassent pipi assis en jupe.
Il est plus facile de se moquer d’actions spectaculaires de militantes, voire d’alimenter des rumeurs (personne n’a jamais brûlé de soutien-gorge, c’est une idée qui a été lancée sans être appliquée, pour des raisons de sécurité toutes bêtes), que de réfléchir au bien fondé de ce mouvement et aux mécanismes de la domination masculine. On peut rejeter les féministes à cause de l’expérience menée en Suède d’appeler les enfants par des pronoms neutres au lieu de lui ou elle. Ou à cause de cette autre idée de proposer aux hommes de porter des jupes. Des excès, dites-vous ? Quand bien même. Ce sont des expériences ponctuelles qui ont pour objet de déconstruire les différences culturelles entre filles et garçons qui se créent et s’alimentent au détriment des filles et des femmes. L’enjeu est de taille, ça vaut le coup de tenter, d’expérimenter, de tâtonner et même parfois de se planter.
A part ça, c’est grâce à des féministes que les femmes ont le droit de vote, que le viol, et dans le mariage également, a été criminalisé, que les femmes peuvent choisir si et quand elles auront un enfant, et qu’il sera bientôt illégal pour un homme de payer une prostituée issue de trafics humains pour lui imposer ses plus sordides fantasmes scatophiles. Par exemple.
Et ces combats passent aussi par ce qui semble être des détails. Bourdieu a raison quand il dit que la domination masculine est d’ordre symbolique. S’il s’était déjà pris des mains au cul ou plus si affinités, il aurait su que cette domination est aussi très concrète et tangible, mais passons. La suppression du « mademoiselle », la féminisation des titres fait partie du long cheminement qui fera que les femmes ne seront plus définies par leur statut marital, et que les petites filles pourront se rêver en ministre et cheffe d’entreprise (comme l’écrivent les Québécois-es) au même titre que leurs frères. Et puis.. « quand on hiérarchise les luttes, on n’est pas en train d’agir » !

« Et les droits des hommes ? Dans le mot féminisme, il y a le mot femme, vous ne demandez pas réellement l’égalité »
Les personnes qui prononcent cette phrase sont dans l'ignorance ou le déni des disparités qui existent entre les sexes. En voyant qu'il existe un "ministère des droits des femmes", "ONU femmes" et j'en passe, elles se disent "mince, y'en a que pour elles". Dans ces cas-là, j'essaie de rester calme et j'initie mon interlocuteur à la notion de "mécanisme compensatoire". Qui implique qu'il y a quelque chose à compenser... 

 « Les féministes sont des mal baisées »
Ce point mérite un article à lui tout seul... un article où j'expliquerai comment mon engagement a embelli ma vie sexuelle : je suis attentive à mon désir,  libérée des impératifs de performance, réconciliée avec mon corps et celui des hommes.. 

Je ne me lasserai jamais de cette phrase de Clémentine Autain : Exprimer ou respecter un "non", c’est donner plus de saveur au "oui".

ça donne envie de s'engager, n'est-ce pas? 

Merci à Maia Mazaurette et à la Dent dure

jeudi 27 juin 2013

"Maman, comment on fait les clichés?"


Pour les besoins d’une prochaine campagne d’Osez le féminisme !, je me suis replongée dans les livres qui ont enfiévré mon enfance.

J’ai découvert, non pas l’origine du monde que je connais déjà, mais l’origine des stéréotypes sexistes. Alors qu’ils sont encore innocents, on dit aux petits garçons qu’ils sont mieux lotis par la nature que leurs soeurs, on compare les hommes à des jardiniers et les femmes à un lopin de terre. En voyant l’imaginaire des enfants nourri d’images aussi distordues et qui impliquent autant d’inégalités, le sexisme ambiant ne m’étonne guère.

Les filles, c’est moins bien

Les garçons ont un « zizi » et les filles n’ont rien du tout. Ou, si elles ont de la chance, une « zézette ». Une chose comparable mais plus petite. Les filles sont caractérisées par comparaison avec les garçons qui sont la norme. Nous restons le deuxième sexe, l’autre, plus petit, plus compliqué, moins ceci ou plus cela.



« Laisse tomber, ça a l’air vraiment encombrant et inconfortable leur machin. Et puis, tu verras plus tard.. Il vaut parfois vraiment mieux être une femme »

En lisant des conseils sur Internet adressés aux parents soucieux d’expliquer leur venue au monde à leurs enfants, on tombe sur des poncifs toujours similaires : “on peut expliquer que pour faire un bébé, il faut un papa et une maman qui s'aiment très fort et que le papa dépose une graine dans le ventre de la maman.”

Mis à part le « dépose », plutôt délicat si on pense à la sueur et aux grognements dépensés dans l’entreprise, on reste dans la sempiternelle répartition des rôles entre l’homme actif qui part à la chasse, pardon, dépose la graine, et la femme qui.. euh, non rien. « dans le ventre ». Réduite à son « ventre », elle attend que ça se passe en regardant le plafond.




Cette illustration, où l’on voit la lubrification féminine, si ardemment recherchée à l’âge adulte, qualifiée d’un « buerk », provient du site de l’exposition « le zizi sexuel ».

On y découvre les craintes légitimes et partagées d’un jeune garçon à la crête blonde. Je cherche encore son homologue féminine. Nadia est présente dans de rares illustrations, mais elle ne s'exprime pas, les craintes et questionnements propres aux petites filles et adolescentes sont ignorées. (du moins sur le site Internet. Je n’ai pas visité l’exposition, mais selon une militante d’OLF, et ça me semble révélateur, on peut y lire que « le clitoris sert à faire pipi ». Tout un programme)

La distribution des rôles est parfaitement respectée, et, chose étrange, le garçon est le seul à avoir le coeur qui « bat fort » :




Heureusement, ceci est drôle (et très vrai) :





En conclusion, face à cette propagande masculiniste, misogyne et victimaire :





En avant, les femmes libres !







mardi 25 juin 2013

"Non, j'ai un copain"




J'en étais sûre. Déjà pendant mes années d'adolescence revêche, je ne rejetais jamais des avances importunes en évoquant un petit ami, réel ou imaginaire. Je tenais à ce que l'indésirable sache que je refusais ses avances car je n’étais pas attirée par lui, et que ma réponse aurait été la même sur une île déserte après des mois d'abstinence. 
Or une femme qui invoque son seul manque d'appétence est moins prise au sérieux que la femme "casée", qui appartient à quelqu'un d'autre. Même si, selon certains témoignages, on peut entendre des parades comme "je ne suis pas jaloux". On en revient toujours au même point.

Un désir, une volonté, une initiative qui n’appartient qu’à elle peut, dans l’esprit d’un homme, toujours être infléchi. « Femme qui dit non veut dire peut-être », dit un adage fort spirituel. Kheiron, l’ami séducteur du héros de Bref, est interviewé en tant qu’expert de la drague. Il énonce qu’un homme doit « transformer le « non » en « oui » ». On comprend mieux comme il est difficile pour une femme de se faire entendre, en séduction comme dans d’autres domaines.

Et si les femmes osaient dire oui ? Les hommes ne pourraient plus se servir du prétexte du malentendu et du « ah bon, tu ne voulais pas ? ». Ils ne s’excuseraient plus d’un « on ne sait jamais quand une femme veut ou non » ou d’un « certaines femmes aiment être agressées ». Phrases réellement entendues de la bouche de jeunes gens bien éduqués.

Sans culpabilité de la part des femmes, sans négation de l’autre de la part des hommes, le désir doit être accepté et valorisé chez les deux sexes.
Comme le dit Clémentine Autain dans la préface du livre "Elles se manifestent" (éditions Don Quichotte) :

« Exprimer ou respecter un "non", c’est donner plus de saveur au "oui". Loin de l’imposition d’une volonté univoque et de la quête d’une possession de l’autre, le moteur des relations sentimentales et sexuelles devrait reposer sur la recherche du désir de l’autre, pour enclencher un cercle vertueux : plus tu me désires, plus je te désire, plus tu me désires, etc. Je crois profondément que cette vision est démultiplicatrice de l’envie, du plaisir, du fantasme. »

Citée dans le Nouvel Obs. 











mercredi 19 juin 2013

"Culture du viol" : illustration par le "victim blaming"


Pour lutter contre le viol et les agressions sexuelles en Chine, on recommande aux femmes de porter des collants poilus.

Alors que la réaction communément entendue est « ben, autant ne pas s’épiler ! Oui mais ça gratte. Ah oui pardon. », il est temps de parler de culture du viol. Objet de plaisanteries, banalisé, il est considéré comme un accident, un manque de chance. Au mieux, quand il se généralise, on parle d’« épidémie ». Si  quelqu’un devait en porter une quelconque responsabilité, ce serait les femmes elles-mêmes.

J’ai été témoin moi-même de réactions désagréables et culpabilisantes envers des victimes de viol. Je me suis amusée à trouver des équivalents à ces réactions d’incrédulité ou d’hostilité, rapportées à des situations de gravité comparable. J’ai imaginé qu’il s’agissait non pas d’un viol mais d’une tentative d’homicide. Notre victime imaginaire a été menacée, insultée puis son agresseur lui a planté un coup de couteau ou tiré un coup de feu sur elle et l’a manquée.
Voici quelles pourraient être les réactions de son entourage :

« Attends, tu lui avais mal parlé. Non, tu ne lui avais pas mal parlé, juste avant ? Ouais, enfin en même temps avec cette tête agressive que tu fais parfois, je comprends qu’il ait eu envie de se défendre ».

« Tu es sûr ? A mon avis, ce coup de couteau dans l’épaule, tu te l’es fait toi-même. On en voit tellement, des gens qui le font exprès et puis qui accusent quelqu’un d’autre pour gagner de l’argent »

« Et pourquoi tu ne t’es pas mieux défendu ? »

« Bon, OK, il a essayé de te tuer, mais enfin, c’était un de tes meilleurs amis, non ? Tu pourrais quand même lui pardonner ! »

« Vous êtes sûr que vous voulez porter plainte ? Vous savez que votre agresseur risque plusieurs années de prison ferme ? Réfléchissez bien surtout, les conséquences peuvent être très lourdes pour lui »

« C’est bon, oublie ça, il ne mérite pas que tu penses à lui »

« Bon ça va, il ne t’a pas attachée non plus »

« Non mais attends, ça veut dire que si un jour je te dis un truc qui ne te plait pas, tu vas porter plainte contre moi et je vais me retrouver en prison ? Vous avez vraiment trop de pouvoir, vous les filles ! »




Je ne peux que recommander son excellent site sur les violences sexuelles, le meilleur que j’aie trouvé en français jusqu’à présent. 

Quant à moi j’ai tenté de dénoncer l’assimilation d’un viol à un rapport sexuel normal : ici



jeudi 13 juin 2013

Inégalité dans le désir


_ Hé jeune homme, t’es super charmant, on dirait Rafael Nadal, tu viens boire un verre ?
_ Non merci, désolé
_ Comment il s’la raconte ! Sale **, vas-y ** ma **

Ce dialogue est purement fictif. Il est en effet inconvenant pour une femme de faire un compliment sur le physique d’un inconnu ou de faire état de ses conquêtes masculines. J'ai déjà été rabrouée pour moins que ça. De la part d'un homme en revanche, l'expression d'une attirance est parfaitement acceptable, voire souhaitée. 

Plutôt que d’exprimer leur désir, les femmes devraient plutôt déambuler, ouvertes à tous les vents et tous les compliments, prêtes à recevoir la semence telles des utérus en promenade. Un homme qui lit sur un banc public, est un homme qui lit sur un banc public. Une femme dans la même situation doit se réjouir d'être sollicitée pour satisfaire la libido du chaland. Chacune doit composer avec ces intrusions, être trop polie c'est encourager la manoeuvre, être trop froide c'est s'exposer à des insultes ou pire. Tout un art de la diplomatie. Dans la continuité du mythe de l’homme actif et de la femme passive, les femmes sont perçues comme un réceptacle du désir masculin, une forteresse à prendre dans la tradition Valmontesque.

Plutôt que désireuses, conquérantes, actives et volontaires, les femmes doivent être disponibles, souriantes et accueillantes. Les femmes ne sont pas sensées avoir un désir autonome : contentons-nous de répondre aux avances masculines. Or il y a une différence fondamentale entre accepter et vouloir, tolérer et aimer, suivre un mouvement et initier le mouvement, consentir et désirer. La femme doit être consentante, dit-on. Mais le consentement est si facile à extorquer ! Seul le désir est libre.

« Les laboratoires pharmaceutiques s’inquiétent de leurs résultats, qui seraient trop bons. (..) On craint que les femmes débordent de libido et deviennent des infidèles frénétiques, bouleversant l’ordre de la société ».

L’auteur de cette phrase a publié le livre au titre prometteur : What do women want. Significatif. Afin de mieux être brimé, le désir des femmes est recréé, inventé par les hommes. Il doit être une projection de ce que les hommes désirent qu’elles désirent.

Merci à Amanda Postel, qui milite avec moi à Osez le féminisme! pour sa réaction parfaitement formulée à la déclaration de François Ozon sur notre soi-disant "fantasme de prostitution" : 


« C’est donc confirmé : secrètement, nous rêvons toutes d’être des putes. Merci François Ozon, de dire tout haut ce que vous voudriez que les femmes pensent tout bas, du haut de votre position d’autorité. Et de rappeler que tout homme (même s’il préfère lui-même les hommes) a une expertise naturelle en matière de sexualité féminine. Nous, nous sommes trop passives et irrationnelles pour parler pour nous-mêmes. Mieux, on aime ça, qu'on parle à notre place.
C’est peu ou prou l’équivalent soft d’un « tu aimes ça, salope » lancé à une actrice porno bâillonnée. (et si l’intervieweuse est dubitative, c’est parce qu’elle est américaine, pas que les propos d’Ozon sont un ramassis d'inanités: ne jamais se remettre en question, jamais !).
L'affaire est tout à fait révélatrice du cinéma encensé à Cannes : des hommes qui fabriquent des personnages féminins selon leur propre fantasme, et qui prétendent ensuite que leurs univers fictifs sont une image fidèle de la réalité. »

et par votre dévouée. 



Le mythe de Pygmalion va loin : le sculpteur impose la forme mais aussi la pensée et les envies. 
Cette vision imposée de l’absence de désir, de volonté propre des femmes se répercute dans tous les domaines, elles auront plus de mal à s'imposer dans un groupe mixte, leur volonté et leur parole est mise en doute. Les femmes sont versatiles, changeantes, soumises aux forces incontrôlées de leurs hormones. "Souvent femme varie, bien fol qui s'y fie", disait François Ier (le roi de France, pas le nouveau Pape). Confieriez-vous le bouton de la bombe atomique à quelqu'un d'aussi peu fiable ? On se comprend.

Mais restons-en au champ de la sexualité. Le système prostitutionnel n'est qu'une extrapolation paroxysmique de ce déséquilibre entretenu. L'un désire et impose, l'autre s'exécute. Et le premier nous dit que le second aime ça. 

Dans le débat actuel sur la pénalisation des clients de la prostitution (qu’on appelle de façon moins hypocrite les prostitueurs), l’auteure Claudine Legardinier répond au chanteur Antoine :

« Quel est cet art, donc, où un seul exprime son désir, ou plutôt ses lubies sexuelles sur un objet qu'il a jaugé, soupesé et rémunéré, et où l'autre, sous le sourire commercial de rigueur, se contente de s'exécuter en serrant les dents et en attendant que ça passe (voire en prenant un peu de valium pour se donner du courage) ? L'idée de la sexualité ainsi défendue par notre libertaire épris d'exotisme fait froid dans le dos. Notre chanteur aux chemises fleuries a-t-il déjà connu le plaisir partagé ? Le trouble, l'émotion, le plaisir – si unique, si subtil – de sentir le plaisir de l'autre ? »

« Erreur ou mauvaise foi, de la part de nos détracteurs ? Qu'importe. Nous continuerons de nous battre pour la liberté sexuelle, pour que les femmes aussi aient un droit au désir, au plaisir, pour qu'elles cessent d'être des objets à disposition, des trophées, des outils à confirmer la virilité. »

Un droit au désir, et non pas l’heur être désirées. 
Le Top Site d'Anna K.